Résistance

Mon voyage en Corée raconté à ma grand-mère

Enfants coréensTu as été en Corée du Nord, c’est ça ? Ce n’est pas une destination très prisée !

 

C’est vrai, ce n’est pas une destination très courante. Mais, le dénigrement systématique dont ce pays est la cible permanente par « la communauté internationale » incite à aller y faire un tour !

 

Et j’ai eu l’opportunité de faire ce voyage grâce à l’Association d’amitié franco-coréenne. C’était du 4 au 18 septembre dernier. Le voyage est un peu long (et un peu cher !) parce qu’il faut faire une escale à Pékin, à l’aller et au retour. Il n’y a pas de liaison directe entre Paris et Pyongyang, la capitale, sans doute parce que la France n’a toujours pas de relation diplomatique avec la République Populaire Démocratique de Corée : nous sommes le seul pays d’Europe dans ce cas (avec l’Estonie !)

 

Alors, tu l’as dit, ce n’est pas une destination très prisée, mais qui dénigre ? Et faut-il croire tout ce qu’on nous dit sur la Corée du Nord, ou sur l’Iran, la Syrie, ou même sur la Chine ? Ceux qui disent du mal de la Corée sont ceux qui ont prétendus que l’Irak de Saddam Hussein avait des armes de destruction massive, et qui l’ont tué après avoir détruit le pays. Ce sont les mêmes qui ont raconté que Mouammar Kadhafi avait bombardé Benghazi, et qui l’ont tué après avoir détruit le pays. C’est le pays du mensonge qui dit du mal de la Corée. Alors, croire ou ne pas croire, c’est aller voir ou ne pas aller voir, c’est être curieux ou être sous contrôle !

Et pourquoi tant de haine ? Parce que la RPDC, socialiste, indépendante, serait un très mauvais exemple pour les peuples du monde si l’affaire venait à se savoir !

 

Mais tu avais un a priori favorable pour ce pays, n’est-ce pas ?

Oui, bien sûr, parce qu’une barricade n’a que deux cotés. Et donc, l’occasion se présentant, j’ai été voir !

Et il y avait au moins deux choses que je voulais voir de plus près. D’une part, la relation que les Coréens entretiennent avec leurs dirigeants, et d’autre part la soi-disant agressivité de la RPDC. Sur ce deuxième point, l’affaire est finalement assez simple. La Corée du Sud est en fait une gigantesque base militaire étasunienne, dirigée contre la Corée du Nord, et accessoirement contre la Chine. Les États-Unis ont déjà agressé la Corée en 1950. Et ses forces sont toujours présentes. Chaque année, des manœuvres militaires étasuniennes ont lieu conjointement avec le Japon et les forces du Sud. Il y a quelques mois, ce sont 140.000 soldats, des porte-avions et des bombardiers stratégiques (c’est-à-dire transportant la bombe atomique) qui se sont agités au large des côtes coréennes.

 

Imagine que tu aies des ennemis qui t’ont déjà agressée. S’ils viennent manifester sous tes fenêtres, tu en penses quoi ? Que tout ceci n’est pas si grave et qu’ils ne sont finalement pas si méchants ? Ou bien, tu penses qu’ils s’entraînent pour remettre le couvert ? C’est ce qui s’est passé en mars dernier. Les Coréens ont dit : « peut-être que vous aller déclencher la guerre et nous engloutir, mais sachez que dans ce cas, nous chercherons à vous faire autant de mal que possible ». C’est histoire de dissuader, histoire de maintenir la paix, en fait ! Alors la presse occidentale a répandu la rumeur : « vous avez vu ces Coréens, qu’est-ce qu’ils sont agressifs ! ». Mais qui est agressif, les Coréens qui n’ont jamais eu un soldat hors de leurs frontières, ou les Étasuniens qui en ont partout dans le monde et agressent pour de bon les peuples ?

 

Les Coréens ont une claire conscience que ce risque d’agression est un risque permanentD’ailleurs, ils ont une politique (la politique du Songun) qui met la priorité sur les affaires militaires. Non seulement l’armée est bien entraînée et bien équipée (mais sans trop peser sur les finances de l’État parce qu’elle est autosuffisante, avec ses propres champs et entreprises), mais elle est massivement soutenue par la population. De plus, dans les villes et les villages, des sortes de milices d’autodéfense sont prêtes à faire face à une invasion.

          

Tu vas me dire que ce n’est pas très pacifique tout ça. Mais être pacifiste lorsque l’ennemi cogne à la porte, c’est accepter de se faire écraser, et ainsi de renoncer au socialisme et à l’indépendance. Les Coréens ont clairement conscience que se tenir prêts à une éventuelle agression est le principal facteur de paix dans la région. 

Et pour ce qui est des dirigeants, alors ?

 

Alors, c’est plus compliqué à comprendre. Il y a entre la Corée et nous une vraie différence culturelle. Dans la Corée ancienne et rurale, le père s’associait à son fils aîné (c’est-à-dire le premier enfant qui devient adulte) pour développer la ferme familiale. Puis, à la mort du père, c’est lui qui héritait. C’est un système familial dit « souche ».En 1947, à la création de la RPDC, les lois socialistes abolissent ces choses-là, mais la culture, le bruit de « fond anthropologique » dirait E. Todd, perdure. Ce qui fait qu’aujourd’hui, les Coréens disent très clairement avoir une relation filiale avec leurs dirigeants, particulièrement le fondateur de la RPDC, Kim Il-sung. Cela veut dire qu’ils l’aiment comme ont aime son père ! À sa mort, on le pleure comme on pleure son père. On est fier que sa descendance continue à figurer sa présence !
  

Chez nous, ce n’est pas pareil. Même quand nous nous dotons d’un dirigeant respecté (et c’est de plus en plus rare ces temps-ci !), nous ne nous sentons pas dans une relation filiale avec lui, mais plutôt dans un rapport d’égalité, avec des responsabilités particulières pour le leader. Et s’il veut donner des responsabilités à sa descendance, on se méfie !

Il nous faut donc accepter que, si tous les peuples du monde sont équivalents, ils peuvent aussi avoir des références culturelles différentes. C’est pour ça « qu’il n’y a pas de modèle » : chaque peuple a à choisir sa propre voie.

Il nous faut aussi accepter qu’on ne puisse pas porter un jugement sur un peuple étranger en se fondant sur nos propres valeurs ! On doit juste faire l’effort d’essayer de comprendre.

Et la relation forte entre la population coréenne et ses dirigeants n’est pas feinte : j’ai assisté à un immense défilé pour célébrer le 65è anniversaire de la RPDC. Justement, ce n’était un défilé militaire, mais un défilé de dizaine de milliers de civils, membres de ces milices d’autodéfense dont je t’ai parlé. Sans armes, mais avec des drapeaux, des fleurs (en papier), des portraits, des banderoles. À la fin, Kim Jung-un, l’actuel dirigeant, est apparu à la tribune pour saluer le public. L’enthousiasme de la foule, applaudissant et criant, est clair et net.

 

Monument de la réunificationEt qu’est-ce que tu as fait comme visites ?

 

On a surtout visité Pyongyang, la capitale, et on a fait un saut à Kaesong (à deux heures de route), sur la ligne de démarcation, tu sais, les petites baraques bleues.

Ce qui frappe à Pyongyang, c’est la largeur des avenues, l’immensité des places (c’est commode pour les défilés) et les gigantesques immeubles d’habitation.

À chaque carrefour, il y a une fliquette (des hommes aussi, mais surtout des filles). Jeunes (la circulation doit être un début de carrière), elles ont une tunique blanche, avec un ceinturon et un baudrier (mais pas d’arme), une jupe droite bleue, des socquettes blanches, et des chaussures noires à talons ! Elles ont une casquette blanche, un petit bâton rouge et blanc et un sifflet. Imaginez cette situation à Lille ! Les filles seraient certainement un peu bousculées. Mais pas là-bas : quand elles agitent leur petit bâton en sifflant, les plus gros camions s’arrêtent !

 

À Pyongyang, le métro est plutôt majestueux, mais il n’y a que deux lignes pour l’instant (et il y a trois millions d’habitants). Il y a aussi des bus et des trolleys, plutôt surchargés et anciens. Alors on voit des milliers de gens qui marchent. Ce qui frappe, c’est que la population est plutôt jeune et mince, et élancée ! Il n’y a pas d’obèses, même pas de grassouillets ! Il faut dire qu’il n’y a ni fastfood, ni barre chocolatée.

Et puis, il y a les monuments et les musées. Je ne vais pas tout te raconter, mais juste en évoquer deux. D’abord, le cimetière des martyrs de la guerre de Corée (de 1950 à 1953). On voit la statue de ce héros qui, dès le premier jour de la guerre s’est jeté sur une mitrailleuse ennemie pour que sa section puisse continuer à avancer. Et cet autre qui, blessé aux deux bras, prend une grenade dans sa bouche et se précipite sur un groupe d’ennemis. Et d’autres encore dont le souvenir est bien présent, jamais oubliés !

 

Un autre monument important est « l’Arche des trois Chartes ». C’est une sorte d’arc de triomphe qui représente deux femmes coréennes qui se tiennent la main au-dessus de l’autoroute qui sort de Pyongyang pour aller vers le sud. C’est un appel à la réunification.

 

Kim Il-sung dès l’armistice de 53, a cherché la réunification. Il a fait plusieurs propositions, qui se rassemblent en trois chartres. Le principe général de cette réunification est simple : « un État, deux systèmes ». Cela pour montrer que la réunification n’est pas un coup tordu pour imposer le socialisme au sud, mais une demande de la population, artificiellement divisée en deux par les Étasuniens, alors qu’il n’y a qu’un seul peuple, qui parle la même langue, sont de même famille, de même culture. C’est ce qu’a fait la Chine lors de la réunification avec Hong-Kong et Macao, que les Chinois maintiennent pour « le retour de Taïwan à la patrie ».

 

En Corée, la réunification est donc une préoccupation très présente dans les esprits.

 

Mais, dans l’ensemble, ça donne une société plutôt joyeuse ou plutôt austère ?

 

Eh bien, il y a une chose qui m’a étonné. Dans les années 70, Kim Il-sung a expliqué qu’il faut construire une société socialiste « de haute civilisation ». La traduction ne permet pas de comprendre immédiatement. Mais cela veut dire que le socialisme se construit par le travail, pour créer une société prospère, sportive et cultivée, etc., mais pas seulement ! Il y a aussi le loisir. Alors, on assiste à un spectacle de dauphins savants, on visite un « skatepark », une patinoire, une salle de fitness ; le soir, sur le fleuve on voit un spectacle avec des jets d’eau lumineux, etc. À deux reprises, on a dîné dans des restaurants haut de gamme, plutôt pas mal !


C’est que que le socialisme, ce n’est pas juste un truc pour pauvres qui passent leur vie à gratter, mais une société prospère, où non seulement on a accès aux sports et à la culture, mais aussi à des loisirs dont le seul but est d’être distrayants. Joli programme, non ?

 

Donc, tu vois, on est donc loin d’une « société austère », mais au contraire, plutôt joyeuse ! Cependant, il est clair que la Corée est un pays « en voie de développement » : les transports en commun laissent à désirer, les rues de Pyongyang ne sont pas très bien éclairées, etc. Tout n’est pas réglé, loin de là. Mais les Coréens ont une ferme confiance dans leur avenir, et ils travaillent !

 

D.R.

Résistance

Les retraites expliquées à ma grand-mère

Retraites : recul du PSÇa fait bien longtemps que je suis à la retraite, tu sais ! Je plains les jeunes d’aujourd’hui qui vont avoir bien du mal ! Tu crois vraiment qu’ils vont supprimer la retraite par répartition ?

 

Pas tout à fait. Margaret Thatcher a essayé de convaincre les ouvriers anglais de cotiser à des fonds de pension, mais ils n’y ont pas cru. Ceux qui pouvaient économiser ont acheté des maisons. Pour le capital, ce n’est pas le bon circuit. Cette tentative a convaincu les intellectuels du capital que, pour développer les fonds de pension, il faut maintenir, a minima, une retraite par répartition. Ils la veulent trop faible pour vivre, une sorte de minimum vieillesse. D’après leurs calculs, les fonds de pension comme complément à la retraite sont plus convaincants pour les salariés que s’ils représentaient la principale source de revenus. Bernard Friot explique ça dans son livre « L’enjeu des retraites ». Je vais tout à l’heure te citer des chiffres, c’est de ce livre que je les tire.

 

Mais tu vois bien qu’il y a de plus en plus de retraités, et que les gens vivent plus longtemps qu’avant ; alors forcément, les retraites vont coûter de plus en plus cher. Il faut bien une solution !

 

C’est vrai, le poids des pensions va s’accroître dans les années qui viennent. Mais il n’y a aucune inquiétude à avoir. Regarde : en 1950, les pensions représentaient 5 % du PIB. En 2000, elles en représentent 13 %. On estime qu’en 2050, ce devrait être environ 18 %. Mais le PIB lui-même double tous les cinquante ans ! Donc en 1950, le PIB était de 1.000 milliards d’euros : 50 pour les pensions (5 %), 950 pour les salaires, les investissements et les profits ! En 2000, il était de 2.000 milliards d’euros, soit 260 milliards pour les pensions (13 %) et donc 1.740 milliards pour le reste. En 2050, le PIB sera de 4.000 milliards d’euros dont 720 milliards pour les pensions et 3.280 pour le reste. Tu vois que, contrairement à la propagande du capital, la part du salaire actif et celle des investissements augmentent. La population augmente beaucoup moins vite que le PIB : on était 42 millions en 1950, on est 65 millions aujourd’hui, on sera sans doute environ 70 millions en 2050.

 

Ton PIB qui n’arrête pas de doubler, et qui grandit plus vite que la population, comment tu l’expliques ?

 

C’est que la productivité du travail s’est considérablement accrue. Dans la même heure de travail, un ouvrier d’aujourd’hui produit beaucoup plus que le même ouvrier, travaillant la même heure après guerre. Par exemple, il y avait après-guerre environ 10 millions d’agriculteurs en France. Cela représentait la moitié de la population active. Aujourd’hui, il n’y en a plus qu’un million (c’est-à-dire 3 % des actifs), et pourtant la production agricole a beaucoup augmenté avec beaucoup moins d’heures de travail. C’est-à-dire que chaque heure de travail est beaucoup plus productive : ici, presque 20 fois plus. Mais je te donne un autre exemple : actuellement, selon les chiffres de Peugeot, il est fabriqué 13.000 voitures par jour. La première Peugeot, la 201, c’étaient 13.000 voitures par an ! Et avec plus d’ouvriers que maintenant !

 

Voilà l’affaire, la production par ouvrier augmente, mais pas les salaires !

 

Tout le problème est là : la question des retraites, c’est la question des salaires. Parce que pour financer les retraites, il est nécessaire d’augmenter les cotisations. C’est la bonne solution : après-guerre, les cotisations représentaient à peu près de 5 % du salaire total. Tu sais que le salaire se compose de deux parties : d’une part le salaire net, celui qui est versé sur le compte en banque du salarié, et d’autre part l’ensemble des cotisations sociales : maladie, vieillesse, invalidité, chômage, etc. Ces cotisations sont arbitrairement divisées en deux parts : la part dite « ouvrière », et la part dite « patronale ». C’est artificiel, car l’ensemble est dû par l’employeur à son employé pour son travail. Mais ce « paritarisme » permet au patronat de se mêler de la gestion de l’ensemble de ces cotisations, qui représentent beaucoup d’argent, supérieur au budget de l’État !

 

Les cotisations pour la retraite ont plus que doublé jusque dans les années 80 où elles ont été gelées à leur niveau de 1979 pour les salaires inférieurs à 1,6 SMIC, c’est-à-dire pour plus de la moitié des salariés, le salaire médian étant à 1,5 SMIC.

 

Pourquoi ce gel ? Parce qu’augmenter les cotisations augmente mécaniquement les salaires ! C’est justement ce que ne veut pas le patronat. C’est grâce à ce gel des cotisations, et la non-augmentation des salaires, que le patronat accapare l’augmentation de la productivité.

 

Tout à l’heure, on disait que le poids des pensions allait augmenter : la question est de savoir qui va payer. Le capital, par la voix de son gouvernement, a une réponse très claire : ce seront les salariés qui paieront. Soit on augmente les salaires, et conséquemment les cotisations, soit on continue à bloquer les cotisations et on allonge le temps où il faut cotiser. C’est pour ça que je te dis que la question des retraites est en fait la question des salaires !

 

Tu sais que certains, à gauche, disent qu’en effet, il faut taxer le capital pour financer les pensions. C’est de la poudre aux yeux : s’ils veulent que le capital paye, qu’ils militent donc pour une augmentation des salaires.


D.R.

Les systèmes familiaux expliqués à ma grand-mère

Systèmes familiauxLes systèmes familiaux ? J’ai l’impression que tu vas m’entraîner sur des sujets un tout petit ennuyeux … et pas très politiques ! Je me trompe ?

 

Oui, tu te trompes ! C’est au contraire très politique. Marx et Engels s’étaient déjà intéressés aux questions de la famille, et Friedrich Engels a écrit un bouquin très connu, « l’origine de la famille, de la propriété privé, et de l’État » en s’appuyant sur les recherches d’un ethnologue américain nommé Morgan. Mais la première phrase du texte est : « tant qu’une documentation considérablement élargie n’imposera pas des changements, sa manière de grouper les faits restera sans doute en vigueur ». Eh bien, nous y sommes ! Cette documentation existe, et nous permet de relever de nombreuses erreurs dans le texte d’Engels, de contester son histoire de la famille, et même de larges parties de son explication sur l’État !

 

Tu es en train de critiquer Engels, mon grand ! Tu ne fais pas un peu fort ?

 

C’est nécessaire, grand-mère. Marx et Engels ont écrit il y a 150 ans. Respecter leur œuvre, c’est aussi être capable de l’actualiser.

 

Mais revenons aux systèmes familiaux. Il faut que je te parle d’Emmanuel Todd ! C’est un démographe français qui a commencé ses travaux sur les structures familiales dans les années 80. Il est assez réservé à l’égard du marxisme, mais cela n’empêche pas, selon moi, que ses conclusions soient utiles.

Oh, voilà que tu t’appuies sur un auteur anti-communiste !? Ce n’est pas le début du dérapage ?

 

Mais non, grand-mère ! Tu sais, Isaac Newton a été un aristocrate réactionnaire, mais il a quand même découvert l’attraction universelle et l’a quantifiée. Le débat politique ne doit pas conditionner le débat scientifique. C’est à nous d’essayer de comprendre, c’est tout ! D’ailleurs, et d’une façon générale, il n’y a pas d’obstacle à s’appuyer sur des auteurs qui ne sont pas marxistes. Marx et Engels l’on fait abondamment (et justement dans L’origine). C’est à nous de nous efforcer d’en avoir une lecture marxiste, autant que possible.

 

Bon alors, il dit quoi Todd ?

 

Il définit essentiellement deux paramètres pour comprendre la façon dont les familles fonctionnent. D’abord, l’autorité, ou la non-autorité des parents sur leurs enfants mariés. En effet, tous les parents ont autorité sur leurs enfants, mais, quand ils deviennent adultes et se marient, doivent-ils quitter le domicile familial pour fonder leur propre famille de façon autonome, ou restent-ils au domicile des parents avec leurs épouses, restant ainsi sous l’autorité du père ? Todd mesure cette question par la proportion de ménage à trois générations : dans les pays ou les régions où elle est significative, il conclut à l’existence de familles « autoritaires ». Si les enfants doivent quitter le domicile des parents dès leur mariage, la famille est « non-autoritaire ». Deuxième paramètre, les parents regardent-ils leurs enfants comme égaux ou non ? Curieuse question me diras-tu, mais Todd observe la façon dont est transmis l’héritage familial, idéalement la ferme. À la mort des parents, soit les biens sont partagés à égalité entre les enfants, et la famille est égalitaire (c’est ce que dit, par exemple, la loi française), soit les biens sont attribués uniquement, ou principalement, à l’un des enfants, généralement l’ainé, les autres enfants n’ayant rien… ou peu. La répartition se fait alors par testament (c’est le système anglo-saxon), et la famille est inégalitaire.

 

Deux fois deux critères, cela donne quatre types familiaux. Todd les nomme « famille communautaire » quand il y a à la fois autorité et égalité, « famille nucléaire » quand il y a à la fois égalité et non-autorité, « famille souche » quand il y a à la fois autorité et inégalité, et enfin, « famille nucléaire absolue » quand il y a à la fois non autorité et non-égalité.

 

Alors, on s’aperçoit que ces types familiaux ne sont ni isolés ni dus au hasard, mais forment de vastes ensembles. Ainsi, l’Allemagne, le Japon et la Corée sont de type « souche », c’est-à-dire autoritaire et inégalitaire, l’Angleterre et les États-Unis sont de type « nucléaire absolu », c’est-à-dire non-autoritaire et non-égalitaire, la Chine et la Russie sont de type « communautaire », autoritaire et égalitaire. En France, les quatre types familiaux existent, mais, depuis la Révolution Française, ce sont les principes de la famille nucléaire (égalitaire et non-autoritaire) qui dominent.

 

Admettons la typologie, mais concrètement, ça sert à quoi ?

 

Eh bien, les enfants qui baignent dans une culture familiale, jamais explicite, mais très prégnante, se projettent dans le monde en fonction de ces critères. Ainsi, les populations issues de familles égalitaires concevront un monde « universaliste », où chaque individu, au- delà de ses différences d’aspect physique ou culturel, est l’égal de tous les autres. Mais les populations issues de familles inégalitaires vivront un monde « différencialiste », où les individus, malgré leurs similitudes, seront vus comme différents. Par exemple, la France, qui est globalement universaliste, ne fait pas obstacle à l’union matrimoniale entre ses enfants et les enfants de populations accueillies sur son sol, même si l’assimilation n’est pas totalement achevée. Nous sommes les champions du monde du « mariage mixte » ! Par contre, les Étasuniens, vivement différentialistes, continuent à ne pas accepter d’union matrimoniale avec leur population noire, qui est pourtant totalement étasunienne. Ils continuent à en faire une catégorie à part, en les appelant « Afro-américains », alors même qu’ils n’ont aucun lien ni culturels, ni familiaux avec l’Afrique.

 

Les chiffres sont parlants : selon l’INED, en France, entre le quart et le tiers des populations issues de l’immigration sont en « union matrimoniale mixte », alors qu’aux États-Unis, moins de trois pour cent de la population noire sont en union matrimoniale avec un blanc. Pour plus de détails sur ce sujet, tu peux lire : « le destin des immigrés », d’Emmanuel Todd.

 

Tout ça est un peu trop « déterministe » à mon goût. Parce que si on poursuit ton raisonnement, il y a une sorte de mécanique qui nous dépasserait tous et ne laisserait que peu de choix !

 

Pas vraiment. Essentiellement parce qu’il s’agit d’un phénomène statistique. Cela explique les attitudes de populations suffisamment importantes, jamais celles d’un individu, ni même celles d’un groupe d’individus. Ainsi, dans un océan différentialiste, aux États-Unis par exemple, on peut trouver des individus qui vont protester contre l’attitude selon laquelle on doit voir un terroriste potentiel dans chaque musulman. Mais c’est un positionnement qui se situe à la marge de la société dans son ensemble. Globalement, chaque population baigne dans un bruit de fond anthropologique qui la prédispose à envisager telle ou telle solution pour résoudre ses problèmes, en accord avec son système familial.

 

Je vais te donner un autre exemple. Au 16ème siècle, lors de la conquête des Amériques, des Espagnols, au sud, vont être horrifiés des massacres d’Indiens. Et ils vont protester en Espagne même. Cela donnera un débat, qui s’appellera la controverse de Valladolid. Ils concluront que toutes les sociétés sont d’égale dignité. Il y a bel et bien eu des massacres quand même, mais pas de génocide. Au nord, les Anglo-saxons n’ont pas eu ces états d’âme, et ont fait disparaître l’essentiel des populations autochtones. Sur ces deux exemples, on voit bien la différence entre universalisme et différentialisme !

 

Tu as dit tout à l’heure qu’en France, nous avions les quatre systèmes familiaux. Comment ça se présente ?

 

En gros, le bassin parisien est porteur de la famille nucléaire (égalitaire et non-autoritaire), ainsi que la façade méditerranéenne autour de Marseille. Ce fut le cœur de la Révolution Française, avec la devise Liberté-Egalité-Fraternité, qui est le marqueur du type familial. C’est aussi dans le bassin parisien que se développera l’anarcho-syndicalisme, qui adoptera (plus ou moins) le marxisme. Dans la périphérie de cet axe, c’est-à-dire à l’Est (l’Alsace par exemple), au Nord-est (le Lyonnais), à l’Ouest (la Bretagne) et au Sud-ouest (le Béarn, le Pays Basque, par exemple), on a des familles de type souche (inégalitaires et autoritaires) avec quelques zones de familles communautaires (égalitaires et autoritaires), dans le Limousin par exemple. Tout cela n’est pas sans conséquences : la grande propriété foncière de la Beauce, au Sud-ouest de Paris, vient de l’héritage égalitaire ; les parcelles reçues en héritage deviennent, au fil des générations, si petites, que certains héritiers, attirés par la ville, préfèrent les vendre à ceux qui restent sur place. Par contre dans le Béarn, l’héritier unique maintient des domaines à peu près intacts.

 

Et alors, tu as une préférence pour quel type familial ?

 

Oh, mauvaise question grand-mère ! Il faut être convaincu que chaque population a d’excellentes raisons d’avoir adopté, au cours d’une histoire millénaire, tel ou tel type familial. Il n’y a pas de bonne et de mauvaise famille, mais simplement chacun fait au mieux dans les conditions qui sont les siennes. Mais on peut en tirer quelques conclusions. D’abord, que les positions adoptées par un pays, sont forcément en adéquation avec son type familial. Par exemple, les Russes et les Chinois, de type communautaire, c’est-à-dire universaliste, sont favorables à un monde « multipolaire », où chacun est à égalité, quelle que soit sa puissance. Sur cette base, ils rejettent la position étasunienne, inégalitaire, qui s’acharne à construire, puisqu’elle croit en avoir les moyens, une position hégémonique.

 

En fait, les peuples sont tous équivalents, mais tous différents ! Cela montre qu’il n’y a pas de modèle : ce qui marche à un endroit, n’est, en général, pas transposable à un autre endroit. Tu vas peut-être trouver ça consternant, mais il n’y avait pas de modèle soviétique, il n’y a pas de modèle chinois, ni suédois, ou tout ce que tu veux. Il y a des expériences qu’il faut étudier, pour en tirer les solutions les plus adaptées à nos propres conditions !

 

D.R.

La dette publique expliquée à ma grand-mère

France - dette publiqueBon, il faut bien reconnaitre que la dette, c’est un problème ! On emprunte parce qu’on dépense trop, non ?

Tu te souviens que grand-père disait : « on, c’est un con ». Tout à l’heure, tu vas voir que ce « on » est vraiment bizarre parce que ce sont les grandes banques elles-mêmes qui empruntent en notre nom !


Mais pour ce qui est des dépenses publiques, elles n’ont pas augmenté entre avant « la crise » et maintenant : de 2004 et 2008, elles ont même un peu baissé, passant de 53,4% à 52,7% du PIB, c’est-à-dire une baisse de 0,7% ! La dette ne vient pas de là.


Et il ne faut pas voir dans la « dépense publique » uniquement de l’argent jeté par les fenêtres : c’est le financement de ce qui reste des services publics : éducation nationale, recherche, hôpitaux, poste, etc., mais aussi, les bâtiments publics, par exemple. Ce sont aussi les dépenses des Collectivités territoriales (villes, départements et régions), qui construisent l’essentiel des routes, des ponts, des écoles, etc. Ce sont aussi les dépenses de la Sécurité Sociale, 
des retraites, etc.


Ces dépenses sont théoriquement couvertes par des recettes. Ce sont d’une part les impôts et les taxes, d’autre part les cotisations qui constituent le salaire qu’on appelle différé. Naturellement, chaque ligne de dépense ou de recette demande un regard critique : les impôts sont injustes, en particulier la TVA ; certaines dépenses sont beaucoup trop élevées, par exemple le prix des médicaments.


Mais, si les dépenses sont constantes, les recettes, elles, baissent. C’est ainsi qu’est créé le déficit du budget. Et ça, depuis 1973. Le budget est déficitaire, parce que l’impôt n’est pas suffisamment levé. Par exemple, entre 2008 et 2009, l’impôt sur le revenu a baissé de plus de 4 milliards d’euros !


Le taux de la tranche la plus haute est passé de 65% en 1986 à 41% en 2010. De même, le taux de l’impôt sur les sociétés est passé de 45% à 33,3% aux mêmes dates ! A cela s’ajoutent quantité de dérogations qui font chuter les recettes des plus riches. Et de plus, un laxisme fort coupable permet une fraude massive qui ferait disparaître 40 à 50 milliards.


Cela veut dire que l’impôt des capitalistes navigue entre rien du tout et pas grand-chose !


Ainsi le budget de l’Etat est déficitaire. Et cette situation est tout à fait stable !

 

Tu veux dire que le budget de l’État est maintenu volontairement en déficit ?

Oui, exactement, parce que le capital ne veut plus payer l’impôt. Il cherche bien à baisser les dépenses, mais, comme on l’a vu, elles restent à peu près constantes. D’où le recours à l’emprunt.


D’ailleurs, l’impôt qui n’est pas prélevé laisse aux plus riches des liquidités importantes, dont le meilleur usage est de les prêter à l’État déficitaire du fait du non-prélèvement d’impôt ! Mais il y a encore une autre cause à la dette qui monte, qui monte, … C’est la croissance faible ou nulle. Là encore, c’est le capital qui est à la manoeuvre. Parce
qu’il considère qu’un investissement n’est bon que si sa rentabilité est d’au moins 15%. Si bien que l’investissement reste à peu près constant depuis 20 ans, que le chômage augmente, et que la croissance est faible ou nulle. Mais il faudra que je te reparle de ça une autre fois.

 

Donc d’après toi, c’est le déficit qui crée la dette. Et ça dure depuis longtemps ?

La cause de cette dette qui monte, qui monte, …, se cache dans une loi de 1973, qui, à l’époque, n’a pas fait beaucoup de vagues : cette loi dit que « le Trésor public ne peut être présentateur de ses propres effets à l’escompte de la Banque de France ». En clair, l’État s’interdit, lui-même, d’emprunter à la Banque de France, mais s’oblige à le faire « auprès des marchés », c’est-à-dire les banques privées. La différence est énorme, puisqu’un emprunt à la Banque de France était gratuit ou presque, alors que les banques privées prennent à un intérêt substantiel.

 

Oui, mais un prêt gratuit, ça n’existe pas. Il faut toujours payer un petit quelque chose, et il faut rembourser !

Bien sûr, mais à l’époque, la Banque de France appartenait en quelque sorte à l’État. Imagine que tu as besoin de 500 € pour faire un achat, et que tu les as sur ton livret A. Tu te dis que tu remettras l’argent au fur et à mesure. Tu dépenses donc ces 500 € et tu remets chaque mois 20 € sur ton livret. En deux ans, tu as tout remboursé, et ça revient à un prêt à toi-même à 0% !


Mais si, toi-même, tu t’interdis de prendre l’agent sur ton livret A et que tu les empruntes à ta banque, ça te coûte beaucoup plus cher !

 

Oui, mais ce serait idiot, franchement ! C’est se tirer une balle dans le pied !

Pas si ce n’est pas tout à fait ton argent que tu empruntes, et que tu es très proche de ton banquier ! En 1973, c’est Georges Pompidou qui est président de la République. C’est l’ancien fondé de pouvoir de la banque Rotschild. C’est Giscard d’Estaing qui est ministre des finances. C’est lui qui présente cette loi au parlement et qui la vote sans état d’âme. Il tire une balle dans le pied de la République, mais arrondit les fins de mois des banques.


Mais ce n’est pas une exception française, puisque ce même dispositif est imposé à tous les pays de l’Union Européenne : le traité de Maastricht le prévoyait déjà dans son article 104. Le Traité Constitutionnel Européen l’avait aussi inscrit dans son article 123, et il resurgit dans le Traité de Lisbonne. Cette constance dans la volonté des promoteurs de l’Europe montre l’importance, à leurs yeux, de ce point !


Depuis 1973, où la méthode fut inventée, jusqu’à aujourd’hui, les emprunts de l’État aux banques forment une dette qui n’a cessé d’augmenter. C’est une sorte de crédit revolving dont on ne sort pas. Aucun gouvernement n’a fait mieux qu’un autre, et il n’y a aucune raison que ça s’arrête ! Pour une bonne raison : le budget de l’État est maintenu en déficit à cause de recettes fiscales trop faibles. La dette publique commence à pointer le bout de son nez à la fin des années 70. En 1978, elle était d’environ 70 milliards d’euros, soit 20% du PIB de l’époque. Elle est en 2010 de presque 1600 milliards, soit plus de 80% du PIB. Ça veut dire qu’elle a été multipliée par 23 en 32 ans, alors que le PIB n’a été multiplié « que » par 7 !


Le but de cette manœuvre est de permettre au capital financier, en l’occurrence les banques, de puiser directement dans les recettes fiscales des pays européens. Par exemple, en 2005, la charge de la dette était de même grandeur que les recettes de l’impôt sur le revenu !

 

Mais alors, l’état n’a qu’à emprunter, et dépenser juste ce qu’il a !

C’est très difficile pour l’État de ne pas emprunter. D’abord, parce que ces recettes sont hebdomadaires, mensuelles ou annuelles, alors que ces dépenses sont quotidiennes : de temps en temps, même si son financement est équilibré, il a un besoin de trésorerie qu’il résout par un emprunt à court terme. De plus, pour des investissements importants, un bâtiment par exemple, s’il n’a pas les réserves suffisantes, il doit faire un emprunt à long terme. Il est donc difficile d’échapper à l’emprunt.

 

Bon, mais ce qui m’intrigue alors, ce sont les taux d’intérêt. Si tu dis que le capital n’investit qu’à des taux d’au moins 15%, pourquoi les emprunts sont de 2 à 3% ?  On est loin des 15% !

Pas tant que ça ! La rentabilité se calcule sur le rapport du capital investi. Or, un prêt bancaire, ce n’est pas du vrai argent, ce sont des sommes qui ne sont possédées ni par la banque, ni par personne. C’est de l’argent que la banque vient de créer quand elle accorde le prêt : elle inscrit simplement la somme sur ton compte, sans avoir à déposer quelque part (à la Banque de France ou à la Caisse des Dépôts et Consignations, par exemple) la moindre caution. En fait, elle doit juste avoir en réserve, en fond propre, entre 5 et 10 % du prêt. Si bien que, lorsque la banque te prête 10.000€, elle n’en a vraiment à elle, tout au plus que 1.000 ! Admettons que tu empruntes à 2%. Au bout d’un an, tu dois 200€ d’intérêts. C’est ça qu’il faut comparer aux 1.000 € réellement investis par la banque. On est bien à au moins 20% de rentabilité. Et quand les taux tournent autour de 20%, comme pour la Grèce, en un an, les seuls intérêts représentent le double des sommes investit : c’est ça qui est hyper juteux !

 

Mais les agences de notations, elles jouent quel rôle là-dedans ?

Voilà le nœud du problème. Les économistes, même les plus sympathiques comme Frédéric Lordon, voient de l’incohérence, là où il y a, au contraire, la plus grande cohérence. Pour s’en apercevoir, il faut laisser tomber l’échelle gauche/droite, ou même la contradiction riches/pauvres, pour adopter une vision de lutte de classes, une opposition entre capitalistes et prolétaires. Alors, il devient clair que le capital cherche à tirer le meilleur profit de son investissement. Il le fait dans le processus de production en cherchant (et il y arrive !) à baisser les salaires pour augmenter ses profits. La seule limite qu’il conçoit s’appelle la révolte ouvrière. Si elle n’arrive pas, alors, il continue !


Alors, à partir des années 70, le capital, devant l’absence de réactions ouvrières significatives, passe à la vitesse supérieure, en ponctionnant directement les recettes fiscales grâce à la dette qu’il a inventée. Aujourd’hui, rien ne s’opposant réellement à sa goinfrerie, il fait des expériences, particulièrement sur de petits pays. Que se passe-t-il si les taux d’intérêts de la Grèce grimpent à 20% ? Il y a des manifestations, quelques bagarres, mais rien de décisif. Alors, il continue.


En fait, les agences de notation ne mesurent pas la qualité des finances publiques (qu’elles connaissent fort bien, par ailleurs). Elles mesurent la qualité de la réaction des populations : moins il y a de réactions, plus les notes se dégradent, plus les taux d’intérêts augmentent ! Et on passe au pays suivant ! Des pays un peu plus grands, où l’opération sera encore plus juteuse. C’est uniquement la révolte de la population, en particulier ouvrière, qui fera la bonne note, qui fera l’annulation de la dette, qui fera l’arrêt des plans d’austérité à répétition !

 

Tout à l’heure, tu m’as dit que c’étaient les grandes banques qui empruntaient au nom de l’État. Qu’est-ce que c’est que cette histoire !

Ah oui, c’est je que j’ai dit. Donc, l’État emprunte aux banques avec intérêts. Le 8 février 2001, le gouvernement prend une décision audacieuse : il crée l’Agence France Trésor, rattachée au Directeur du Trésor. Cette Agence a pour rôle de gérer la dette de l’État. L’arrêté fondateur est signé par Laurent Fabius ! Pour faire le boulot, l’Agence s’appuie sur des spécialistes en valeur du Trésor. Ces SVT sont justement les banques prêteuses ! On boucle la boucle. Le capital dit à l’État : « emprunte, et ne t’inquiète de rien, on s’occupe de tout ! ». Les banques mesurent donc les besoins de l’État, préparent les conventions, les font signer par le gouvernement, prêtent l’argent (en fait, crée les lignes de crédit), empochent les intérêts fort juteux, notent ce même gouvernement, lui dit qu’il est mauvais, demande de l’austérité (c’est-à-dire une baisse des salaires), prêtent encore à des taux plus élevés, etc., jusqu’à ce que nous soyons capables de mettre en prison tout ce beau monde !

 

Bon, tu m’embrouilles avec tous ces trucs. Résume un peu pour qu’on puisse y voir clair !

L’affaire est assez simple. Le capital mène une politique de classe. Le gouvernement (quelle que soit sa couleur) est son instrument. Un déficit budgétaire est créé de façon systématique en ne levant pas l’impôt (enfin, celui du capital, bien sûr !) : d’ailleurs, les traités européen, prévoient ce déficit structurel. Alors, il faut lui emprunter l’argent nécessaire pour payer les dépenses de l’État, qui, elles sont constantes.


Tout ça est donc très cohérent, avec pour perspective de ruiner les État nationaux pour passer, enfin, au rêve du capital, une « gouvernance » européenne qui pourrait prendre les décisions qui sont utiles au capital de façon aussi rapide que brutale. Si je devais résumer la situation, en l’absence de révolte populaire, on va à grands pas vers un régime autoritaire. Le fascisme, si tu préfères !

 

Mais le fascisme, c’est l’extrême-droite, voyons, le Front National !

Non, le fascisme c’est lorsque le capitalisme gouverne directement, sans le paravent d’un parlement, toujours trop lent, toujours trop hésitant à ses yeux. Se passer des gouvernements nationaux est l’objectif final de l’Europe. L’expérience belge (pas de gouvernement pendant presque deux ans) et l’actuel gouvernement italien (désigné par Goldman Sachs) vont dans ce sens. Tous ceux qui approuvent l’Europe, qui laissent faire, sont coupables. Actuellement, les partis politiques qui travaillent pour ce résultat odieux s’appellent UMP et PS ! Le FN aimerait peut-être bien faire ça, mais, pour l’instant, il ne représente que le capital qui ne se conçoit que dans le cadre national : certains petits patrons, certains plus ou moins gros commerçants, des gens comme ça. Pas le capital mondialisé qui ne veut plus de cadre national : il ne veut plus de cadre du tout ! Il veut le pouvoir direct, sans perdre son temps avec un gouvernement plus ou moins élu !

 

Mais, et la démocratie dans tout cela !

Oui, et bien la démocratie, ça fait belle lurette qu’elle est aux abonnées absentes ! Je t’en reparlerai bientôt !

 

D.R

Ma grand-mère s’interroge sur la Côte d’Ivoire

Côte d'IvoireA ton avis, qu’est-ce qui se passe en Côte d’Ivoire ? C’est quand même curieux que ce soit Sarkozy qui désigne le vainqueur, non ?

C’est plus que curieux, c’est franchement inconvenant. D’autant plus qu’il semble bien que la désignation de Laurent Gbagbo se soit faite selon la loi ivoirienne. Comme dans beaucoup de pays, c’est en effet au conseil constitutionnel qu’il appartient de proclamer les résultats. Il y a une sombre affaire de participation : à la clôture du scrutin, le taux de participation était de 70 %, et la commission électorale indépendante (à ce que l’on dit, quoique majoritairement composée de membres du RHDP – le Rassemblement des Houphouëtistes pour la démocratie et la Paix : l’opposition à Gbagbo !) en trouve quelques jours plus tard 81 % !

Mais là où ça devient franchement louche, c’est quand Obama et Sarkozy prétendent désigner le vainqueur au nom d’une « communauté internationale » qui n’est qu’une communauté de prédateurs, immorale et brutale. Ils sont allés faire pression sur l’Union Africaine pour qu’elle prenne parti pour eux. Mais plusieurs pays d’Afrique n’ont pas marché, comme l’Angola, et, semble-t-il, l’Afrique du Sud. Le Liban, la Chine, la Russie, le Mexique, etc., ont exprimé, à des niveaux divers, des réserves sur la position d’Obama et de Sarkozy.

 

Reconnais que tout ça n’est pas clair ! Qui sont les bons, qui sont les méchants ?

Je ne sais pas bien qui sont les bons, parce que je ne connais pas bien la situation politique en Afrique, mais je sais qui sont les méchants, parce qu’on les connaît bien : quand Obama et Sarkozy choisissent Ouattara, ils le définissent comme étant leur homme, et on peut être sûr qu’il n’est pas du côté du peuple ! D’ailleurs, son CV ne plaide pas en sa faveur : il obtient un doctorat en économie aux Etats-Unis, puis travaille au FMI (dont il fut un directeur adjoint), et il sera gouverneur de la Banque Centraledes États d’Afrique de l’Ouest. C’est certainement sa soumission aux Etats-Unis qui plaît tant à Sarkozy ! Suite à une rébellion armée dans le nord de la Côte d’Ivoire (qui est son fief), il est nommé par Gbagbo premier ministre. Il mène alors la politique du FMI : rigueur pour la population, attaques contre les services publics et opulence pour la finance. D’ailleurs, Wikipédia dit de lui : « par son parcours professionnel au sein de grandes institutions financières, [il] jouit d’une bonne réputation auprès des organisations financières internationales ». C’est tout dire ! Et sa mission en Côte d’Ivoire est claire !

 

Bon, d’accord, mais la démocratie dans tout ça ?

Là, tu me déçois, grand-mère ! D’abord, ces élections, calquées sur le modèle occidental, ont été imposées aux pays africains par l’ancienne puissance coloniale après l’indépendance.

Avant la colonisation, les Africains avaient des modes de résolution des problèmes et de la désignation des dirigeants par de vastes débats. Les colonialistes ont balayé tout ça au motif que ces « palabres » étaient « archaïques » et « tribales ». Mais surtout parce que cela mettait en avant l’intérêt collectif des populations.

Ils préfèrent de très loin « la démocratie » à leur sauce : parce que le processus est manipulable, en amont et en aval. En amont par la désignation des candidats, puis par la  campagne électorale qui sera menée par la presse (et les sondeurs), entièrement tenue dans les mains fermes du capital. Puis en aval, soit en ne tenant pas compte des résultats quand ils ne lui conviennent pas (souviens-toi du référendum de 2005, souviens-toi des élections en Palestine), soit en les contestant (souviens-toi des « révolutions colorées » dans les pays de l’ex-URSS, où la CIA a coordonné l’accession au pouvoir de dirigeants inféodés aux Etats-Unis). On est tout à fait dans cette situation en Côte d’Ivoire.

 

Mais tu crois que Laurent Gbagbo est un bon dirigeant pour ce pays ?

Ça, je n’en sais rien, mais c’est une question qui se pose pour les Ivoiriens, pas pour nous !

 

Doc.

Ma grand-mère aime bien Cantona !

Eric CantonaIl est quand même sympa, ce Cantona ! Avec son air de gros macho, il a quand même mis un beau tir au but !

Tu as raison, grand-mère ! Ce qui est stupéfiant, ce sont les réactions de tous ces réactionnaires, amis des banques, qui se sont franchement affolés. Et avec ce ton bien a eux, moraliste, hautain et méprisant. Christine Lagarde gagne la palme en essayant de renvoyer Cantona dans ses 18 mètres: à chacun son métier, explique-t-elle. Elle ferait mieux de jouer au foot, elle serait peut-être bonne ?

Et les arguments les plus farfelus sont donnés : « les bandits vont attendre à la porte de la banque pour vous dévaliser », « c’est jouer contre les plus pauvres qui ne pourront plus avoir de crédits », etc.

Mais la vérité, c’est que Cantona tape effectivement là où ça fait mal !

 

Et tu crois alors que ça pourrait marcher ? On retire tous notre argent, et c’est la grande chute ?

Oui, et c’est tellement vrai que les banques ont pris des mesures pour se protéger. Les salaires sont versés par virement bancaire, et les achats de plus de 3.000 € doivent se faire par chèque et non en espèce. De plus, ta banque peut t’imposer un délai pour un retrait qu’elle jugera important. Mais, une file d’attente à l’entrée d’une banque peut réellement créer un mouvement de panique et la faillite de la banque : ça c’est déjà produit.

Mais l’essentiel n’est pas là. Cantona a eu le mérite d’exprimer l’hostilité croissante de la population à l’égard des banques.

 

Ben oui, les banques spéculent avec notre argent !

Exact, mais ça n’a pas toujours été comme ça. Après la grande crise financière des années trente, il a été imposé aux banques de choisir leur métier : ou elles étaient banques de dépôts, ou elles étaient banques d’affaires ; elles ne pouvaient pas faire les deux. Une loi a été prise dans ce sens aux Etats-Unis en 1933. Mais elle a été abrogée en 1999 ! En effet, les banques d’affaires se plaignaient de ne pas avoir assez de liquidités pour se lancer dans les spéculations les plus folles, alors que les banques de dépôts en regorgeaient. Depuis cette date, l’argent des dépôts, le tien par exemple, a pu être utilisé pour spéculer. Moins de 10 ans plus tard, ça a donné la crise des subprimes, comme je te l’ai déjà expliqué.

 

En France, la même banque a une branche pour les dépôts, et une branche pour les « affaires ». Evidemment, si les « affaires » rapportent de l’argent, ce n’est pas pour autant que ton dépôt va en profiter ! Mais si elle perd de l’argent parce qu’elle a fait des investissements stupides, elle menace de se mettre en faillite et exige de l’Etat, qui est à sa botte, de rembourser les sommes perdues. C’est la règle du capitalisme de « privatisation des profits et de socialisation des pertes ». Comme ça, les banques peuvent rétablir leurs comptes. Mais si l’État qui a renfloué la banque n’a plus les liquidités pour faire face à ses dépenses courantes (payer les salaires des fonctionnaires par exemple), la même banque a le culot de lui imposer des taux d’intérêts exorbitants, sous prétexte « qu’il y a un risque » ! C’est ce qui c’est passé en Grèce, en Irlande et maintenant au Portugal. Et cela arrivera certainement en France.

Alors, ça s’appelle l’austérité pour le peuple, l’opulence pour les banques !

 

Mais ça devrait être interdit de faire ça.

Je suis bien d’accord avec toi. Le problème, c’est qu’en France, une loi a été votée en 1973 (c’est Pompidou qui était Président de la République) portant sur le statut de la Banque de France, et qui dit que « le Trésor public peut être présentateur de ses propres effets à l’escompte de la Banque de France ». Avant cette loi terrible, et qui, à l’époque est passée assez inaperçue, l’État pouvait emprunter de l’argent à la Banque de France, et sans intérêts.

L’État remboursait au fur et a mesure de ses recettes, en particulier les rentrées d’impôts. Au pire, il demandait à la Banque de France de fabriquer des billets de banque en plus, ce qui pouvait entraîner une dévaluation du franc.

Mais maintenant, si l’État veut emprunter de l’argent, il ne peut le faire qu’auprès de banques privées, et en payant des intérêts, et même beaucoup d’intérêts !

 

Mais c’est quand même bizarre qu’un gouvernement vote une loi qui le pénalise à ce point !

C’est sûr, que c’est bizarre ! La question à se poser est : qui a le pouvoir ? Est-ce le gouvernement issu d’élections qu’on dit démocratiques, ou est-ce justement le capital bancaire qui lui dit : toi, tu ramasses les impôts, et nous, on les encaisse !

 

Et alors, on fait comment ?

Le programme est simple. Il est nécessaire de revenir à la séparation entre banque de dépôts et banques d’affaires. Et d’imposer à ces banques d’affaires d’assumer leurs propres risques.

C’est-à-dire leur interdire la spéculation, et ne leur laisser que la possibilité de faire du crédit productif. Bien sûr, il faut recréer une Banque de France indépendante, chargée de la monnaie nationale et de la stratégie financière. Donc, en gros, c’est nationaliser les banques ! Et comme les actionnaires ont multiplié plusieurs fois leur mise depuis trente ans, il n’est même pas nécessaire de les indemniser !

 

Oui, mais ça va être dur ! Bruxelles ne sera jamais d’accord ! Surtout que, quand tu parles de monnaie nationale, tu parles du franc, pas vrai ?

Exact. Donc il faut sortir de l’Europe. Et discuter de tout ça avec tous les gens qui sont d’accord avec nous pour sortir de l’Europe, même s’ils ne sont pas communistes. C’est la grande alliance, grand-mère !

 

Doc.

 

L’Europe expliquée à ma grand-mère

Non à l'UE

Tu es toujours à critiquer l’Europe, mais reconnais quand même que l’Europe a su maintenir la paix !

 

Je le reconnais. Mais pas dans le monde, hein, juste en Europe ! Mais tu sais pourquoi ? La première guerre mondiale s’est conclue par la création de l’URSS, la seconde a donner naissance au bloc de l’Est et à la révolution chinoise. Et même la précédente, celle de 1870, où la France a bêtement déclaré la guerre à la Prusse, a vu la première révolution prolétarienne qu’a été la Commune de Paris. Et puis la guerre, c’est très aléatoire, ce n’est pas toujours celui qui doit gagner qui l’emporte : les généraux de l’armée française étaient bien d’accord pour la perdre, cette guerre de 39-40, et ils l’ont fait ! Mais le peuple en armes a fait irruption dans le conflit et a changé la donne ! Et l’URSS qui devait s’effondrer en six semaines après son invasion par l’Allemagne, lui a finalement cassé les reins ! Alors en 45, le capital fait le bilan de tout ça et conclut que se faire la guerre, ce n’est pas une bonne idée, ça interpelle trop le peuple. Alors autant régler les problèmes de répartition des marchés à l’amiable. Très peu touchés par la guerre, les USA seront les leaders. C’est leur monnaie qui sera la monnaie internationale. Sur place, en Europe, la Grande Bretagne sera son agent vigilant. L’industrie européenne sera allemande, en accord avec l’industrie française (conformément aux accords passés entre eux dès avant-guerre : voir le livre d’Annie Lacroix-Ris, Le choix de la défaite). Progressivement, mais rapidement quand même, les autres pays capitalistes d’Europe vont se rallier à cette stratégie : c’est ça la construction européenne !

L’Europe, c’est d’abord une entente du capital contre les peuples.

 

Mais cette entente, tu la dates de l’immédiat après-guerre. On aurait pu la prévoir, non ?

 

Oui, certainement, on aurait pu la prévoir, mais personne ne l’a prévue ! Après la défaite de l’Allemagne, la France est gouvernée par une alliance entre les gaullistes, cette partie de la bourgeoisie qui est restée fidèle au pays, et les communistes.

La bourgeoisie qui a massivement collaboré a beaucoup perdu de son influence. Le programme du CNR est, pour l’essentiel, mis en place. Tu connais la création de la sécurité sociale et des régimes de retraites, largement remis en cause ces jours-ci, mais il y a aussi les lois de nationalisations. Les houillères, très importantes à l’époque parce que le charbon est l’essentiel de l’énergie, sont nationalisées ; les usines Renault, qui deviennent une Régie d’Etat (cette nationalisation est une punition pour faits de collaboration), la Banque de France, et les principales banques privées, le gaz et l’électricité qui deviendront EDF-GDF, les principales compagnies d’assurances, sont nationalisés. Ajoutons la création de l’AFP et la confiscation des journaux collaborationnistes (ce qui permet la presse que nous connaissons maintenant, y compris l’Humanité). Les usines d’armements et la SNCF, étaient déjà nationalisées depuis 1937. Si bien que, sous les yeux outrés de la bourgeoisie, se construit un Etat puissant, bien que tout à fait dans notre tradition jacobine, ayant entre ses mains l’essentiel des outils du développement économique et industriel du pays. Ce sera les trente glorieuses ! Mais seulement trente !

Car la contre-offensive de la bourgeoisie commence dès 44/45, et aboutira à sa victoire trente ans plus tard, dans les années 70/80. C’est Friedrich Hayek qui tire le premier. Il édite en 44 son livre « Les chemins de la servitude ». La servitude dont il parle vient de « l’interventionnisme étatique ». Il fonde la Société du Mont-Pèlerin, qui rassemble quelques dizaines d’intellectuels du capital (huit d’entre eux recevront le Prix Nobel, c’est dire s’ils sont appréciés du capital et que le Prix Nobel est un prix réactionnaire !), et qui existe toujours aujourd’hui. Contre l’Etat, il prône le « nouveau libéralisme » avec un mot d’ordre clé : moins d’Etat !

 

Oui, mais moins d’Etat, ça ne veut rien dire. L’Etat est tout à fait indestructible !

 

Oh si ! Ça veut dire quelque chose, c’est même très concret. C’est ce que l’on vit depuis trente ans. C’est la dissolution de l’Etat national, d’une part, et la « construction européenne », d’autre part. Pour tuer son chien, on l’accuse de la rage. De quelle rage serait atteint l’Etat ? Cela a un nom, c’est « Etat Providence ». Les symptômes sont identifiés par la bourgeoisie : la protection que l’Etat, créé à la Libération, a mis en place, est décrite par la bourgeoisie comme une providence (action bienveillante d’une puissance divine) pour le peuple, alors que  son destin (avenir auquel on ne peut échapper) serait d’être livré sans défense à leur rapacité ! Pour cette raison, l’Etat doit être détruit ! Pour cette raison, l’Union Européenne doit être construite, et le destin s’accomplira. Il faut donc voir l’Europe comme un club où le capital résout les contradictions qui peuvent apparaître entre capitalistes (essentiellement des partages de marché) sans avoir à se préoccuper des intérêts populaires. Tu vois là à quel point ceux qui prétendent construire une « Europe Sociale » sont du côté du capital et contre le peuple. Peu importe qu’ils en aient conscience ou non !

 

Mais l’Etat, ce n’est pas que le gouvernement, c’est toi, c’est moi, c’est tout le monde. On ne peut pas dissoudre la population !

 

Tu mets le doigt dessous : la question de l’Etat est essentielle. L’Etat apparaît comme étant une sorte d’arbitre des contradictions qui peuvent diviser un pays : il y a un problème à régler, et le gouvernement, élu par tout le monde, le règle, c’est tout simple. En fait, ce n’est pas comme ça que ça se passe. Marx nous a expliqué, il y a déjà 150 ans dans « Le Manifeste du Parti Communiste », que « l’histoire de toute société jusqu’à nos jours n’a été que l’histoire de luttes de classes ». Il faudra que tu relises ce texte !

 

Ça, ce n’est pas évident. C’est peut-être un peu compliqué pour moi !

 

Ne t’inquiète pas, je t’aiderai. L’essentiel est que l’Etat n’est pas du tout un arbitre de la lutte de classes, mais, bien au contraire, l’outil de domination du capital sur le peuple. Cependant, cette domination tient compte du rapport de force dans la lutte de classe. L’Etat organise la classe capitaliste, mène son combat, et cherche à maintenir et développer sa domination. Mais y a-t-il une limite ? Oui, il y en a une : c’est l’irruption du peuple, en particulier de la classe ouvrière, dans les affaires pour défendre ses intérêts de classe. La classe bourgeoise n’a donc qu’une seule angoisse, c’est l’émeute ! Par exemple, une grève générale, mal maîtrisée par les « partenaires sociaux » comme ils disent, peut être un élément déclencheur. D’où le souci du rapport de force : aller aussi loin que possible dans la satisfaction du capital, mais sans pousser le bouchon trop loin pour éviter une révolte. L’Etat, qui se recompose au sortir de la guerre, est marqué par un rapport de force pas trop défavorable au peuple, on l’a vu tout à l’heure. Si bien que des décisions prises à un moment donné sont difficiles à remettre en cause. C’est ce qu’on dit en défendant le programme du CNR : il marque encore maintenant très fortement le fonctionnement actuel de l’Etat ; il a pris une forme structurelle, par la mise en place d’institutions qui gèrent, par exemple, les retraites, la Sécurité Sociale, etc. C’est de ça que le capital ne veut plus. Engels disait que l’Etat, c’était le Conseil d’Administration du capital. Et dans ce Conseil d’Administration-là, il y a des observateurs, certes sans trop de pouvoir, mais qui voient bien ce qui s’y fait, qui entendent ce qui s’y dit.

Pour le capital, c’est insupportable, parce que ça pourrait devenir dangereux. Il faut dissoudre ce Conseil d’Administration- là et en construire un autre beaucoup plus éloigné des yeux et des oreilles du peuple : ce sera la dissolution des Etats nationaux au profit de la construction de l’Europe.

Tu sais, toute proportion gardée, c’est la même chose avec les communes : le capital déteste les communes et préfère les Communautés Urbaines. Parce que le maire agit sous les yeux de ses concitoyens, alors que les Communautés Urbaines en sont loin. C’est pourquoi depuis trente ans, les compétences des villes sont progressivement transférées à ces vastes regroupements de communes. Tu connais le maire de ta ville, et même certains adjoints, tu peux aller assister au conseil municipal, et râler quand tu n’es pas d’accord. Mais tu es déjà allé à la Communauté Urbaine ? C’est loin, et tu n’y connais personne ! C’est pareil pour l’Etat par rapport à l’Europe.

 

Mais malgré tout, cet Etat est en cours de liquidation, peut-être. Il se remue quand même sacrément : tu vois bien ce qui se passe avec les retraites en ce moment !

 

Bien sûr, il agit, et comment ! Mais le sens de son action reste la liquidation : l’Etat a été profondément marqué par le programme du CNR, pourtant en cours de démantèlement. Le programme du CNR est un document très intéressant, et je vais bientôt t’en faire un commentaire. En mai 43, quand le CNR définit son programme, c’est un regroupement d’organisations de résistance dont le gros des forces est communiste, avec le Front National, et les groupes FTP. Mais on trouve aussi des socialistes, des démocrates-chrétiens, et même un courant d’extrême-droite (c’est ce qu’on appellerait aujourd’hui la droite « souverainiste » !) Le programme prévoit des actions à mener pour la Libération, mais aussi, prévoit ce qu’il faudra faire après le Libération. Là, il y a deux volets : l’un est « économique », l’autre est « social ». Au plan économique, la première chose prévue est « l’instauration d’une véritable démocratie économique et sociale, impliquant l’éviction des grandes féodalités économiques et financières de la direction de l’économie », mais aussi « le retour à la Nation des grands moyens de production monopolisés, fruits du travail commun, des sources d’énergie, des richesses du sous-sol, des compagnies d’assurances et des grandes banques »

 

Ah là, je suis d’accord avec toi : ça, c’est effectivement fait, mais ça a été effectivement défait !

 

Oui, c’était pour le capital le plus facile ! En 44/45, il prend un sérieux coup dans les dents, et il a du mal à organiser sa défense, puisqu’il a commis la faute majeure a l’époque : c’est la collaboration. Il met trente ans à remonter la pente avec son mot d’ordre « moins d’Etat ». Mais il y a un volet social. Et là, c’est plus dur sur certains points. Il est prévu par exemple « un rajustement important des salaires et la garantie d’un niveau de salaire et de traitement qui assure à chaque travailleur et à sa famille la sécurité, la dignité et la possibilité d’une vie pleinement humaine ». Sur le coup, les salaires ont bien augmenté d’environ 25 %, mais depuis, c’est la débandade : tu sais que ces vingt dernières années, c’est 10 % du PIB qui a « glissé » du travail vers le capital.

Ça représente une baisse réelle des salaires de 30 à 40 % ! Mais il est prévu aussi « un plan complet de sécurité sociale, visant à assurer à tous les citoyens des moyens d’existence, dans tous les cas où ils sont incapables de se les procurer par le travail, avec gestion appartenant aux représentants des intéressés et de l’État » et « une retraite permettant aux vieux travailleurs de finir dignement leurs jours ». C’est là où ça coince pour le capital.

C’est sur ces points qu’il attaque en ce moment, le gouvernement de Nicolas Sarkozy étant chargé de cette dernière liquidation.

Mais la démocratie dans tout ça ?

 

Ah, la démocratie ! C’est le mode de domination du capital. Il y a des dirigeants réels, invisibles, qui forment la classe des capitalistes. Ils sont très peu nombreux, environ 0,1 % de la population (en 2006, 0,1 % de la population active avait un revenu mensuel de plus de 90 000 €, en augmentation de 70 % sur cinq ans, selon l’INSEE.

Ce sont environ 2 000 personnes (sur 60 millions d’habitants !), mais qui ont la réalité du pouvoir de décision. Et puis, il y a les dirigeants visibles, ceux qui te transmettent leurs décisions, et que tu changes de temps en temps. Mais la ligne générale est immuable ! On t’explique d’ailleurs qu’il n’y a pas d’autre voie. Et depuis plus de trente ans, tous les gouvernements, qu’ils soient de « droite » ou de « gauche », ont suivi exactement la même stratégie de liquidation de l’Etat par les privatisations et la « construction de l’Europe ».

 

Bon, je vois ce que tu veux dire : ils ont tous fait « moins d’Etat » !

 

C’est ça. Moins d’Etat, c’est moins d’impôts, d’abord pour les plus riches, et c’est une clé de son étouffement : supprimer les ressources de l’Etat. Alors les dépenses ne pourront plus être assurées. C’est donc moins de fonctionnaires, moins de profs, moins d’infirmières, moins de chercheurs, mais aussi moins de flics, moins de juges, et même moins d’armée. Ils ne détruisent pas seulement « l’Etat social » qui inclut l’enseignement et la santé, mais aussi l’Etat régalien ! C’est-à-dire les quatre pouvoirs qui définissent l’Etat lui-même : d’abord la sécurité extérieure, à peu près totalement liquidée par la suspension de la conscription (qui fonde une armée de défense s’appuyant sur la population) et par l’intégration dans l’Otan, qui liquide l’autonomie de cette armée professionnelle, petite mais agressive, placée dans les mains de l’empire étasunien. Ensuite la sécurité intérieure est démantelée par la montée des inégalités. La justice est dans un état lamentable, et le quatrième pouvoir régalien de l’Etat, la monnaie, a été abandonné depuis 2002 par la liquidation de notre monnaie au profit d’une monnaie européenne, comme tu le sais ! Et tu as sans doute remarqué que le capital prépare l’opinion à une mise sous tutelle européenne des budgets nationaux, première étape vers des budgets nationaux octroyés ! La création d’un impôt européen va dans le même sens, une liquidation définitive de la souveraineté nationale. Pour le coup, il y aurait « moins d’Etat » !

Au vu de cette pagaille orchestrée, on nous dit, c’est la crise ! Mais, ce qu’on appelle la « crise » c’est d’abord la contradiction entre moins d’impôts, c’est-à-dire moins de recettes pour l’Etat, et sa difficulté, vu la résistance populaire, à liquider les dépenses, en particulier la liquidation de la fonction publique. Les enseignants, assez bien syndiqués, protestent en permanence. Mais le corps médical, l’appareil judiciaire, et même la police, protestent ! Abandonner, volontairement, des recettes, par la baisse des impôts du capital (qui est passé de 80 % à 50 % par la grâce du « bouclier fiscal »), et ne pas pouvoir faire disparaître les dépenses, du fait de la résistance potentiel du peuple, cela crée un déficit. Ce déficit est comblé par l’emprunt. Et qui prête ? Justement ceux qui ont économisé 30 % d’impôt, ce qui correspond au déficit puisque c’est sa source, et qui en retirent des intérêts !

Mais l’emprunt ne suffit pas. Alors des technocrates du capital sont chargés de grappiller des sous par ci par là : les amendes routières, par exemple, ou de nouveaux déremboursement, le « rabotage » de soi-disant « niches fiscales », etc.

La stratégie est donc d’une part de supprimer les moyens de l’Etat, et aussi de lui retirer ses outils. C’est le but des privatisations : retirer à l’Etat sa capacité à agir. Vendre la SNCF et Air France, c’est le priver de compétences en matière de transport, et en même temps, donner ces compétences au capital, à ceux qui ont acheté.

Même chose pour l’énergie, en vendant EDF-GDF, et pour les télécommunications en vendant les PTT. Et les compagnies d’assurances, banques ont été vendues ; même la Banque de France a été donnée : l’Etat perd alors sa compétence sur la monnaie, les finances, et peu à peu sur tous les secteurs stratégiques ! Même les arsenaux ont été abandonnés. Et sans parler de la monnaie, l’euro, qui est devenu hors compétence de l’Etat ! Tu vois par où passe la dissolution de l’Etat ?

Mais le capital qui s’empare de tous ces outils au fur et à mesure que l’Etat les perd, doit quand même se concerter, prendre des mesures pour régler des différends qui pourraient opposer des capitalistes entre eux, fixer les règles. C’est la Commission Européenne qui s’en occupe. Et les règles que la Commission Européenne définit, les Etats se font l’obligation, tant qu’ils existent, de les transcrire dans leurs propres législations, sans pouvoir en débattre : c’est l’essentiel, à 80 %, du travail des députés.

 

Ce que tu dis là ne donne pas très envie d’aller voter !

 

Sans doute ! D’ailleurs je crois bien que tu ne votes pas trop ces derniers temps ! C’est ce qu’a bien compris la majorité de la population en ne se déplaçant pas pour des votes qui ne servent à rien, à quelques exceptions près, et qui sont des erreurs tactiques du capital, comme le référendum sur la constitution européenne. Mais tu as remarqué que le capital sait ne pas tenir compte des votes qui lui sont défavorables ! Parce que, stratégiquement, le pouvoir des urnes, c’est le pouvoir du capital, pas celui du peuple. Le pouvoir du peuple, il se construira dans sa compréhension de la situation, il sera dans sa détermination a changé le monde. Il paraît que Marx disait : « Une idée devient une force lorsqu’elle s’empare des masses ».

 

Doc.

 

Ma grand-mère à la manif

Poing dans la gueule

Il y avait un monde fou à cette manif. Ça fait plaisir ; et puis, on retrouve plein d’amis ! Mais une chose m’a étonné : elle était à la fois bruyante, mais silencieuse !

Bruyante de klaxons, cornes de brume, sifflets, pétards. J’ai même vu une fanfare, et, grande nouveauté, apparaissent toutes sortes de vuvuzelas !

Ça donne une ambiance de supporters de football ! C’est vraiment bizarre ! Et elle était silencieuse, parce que les manifestants ne disaient rien, ne scandaient pas vraiment de mots d’ordre. Les sonos braillaient toute sorte de choses, avec plus ou moins de talent, mais on ne comprenait pas toujours. Et, quand on comprenait, ce n’était pas toujours scandable ! Ça m’a mis mal à l’aise. Comment tu expliques ça ?

 

Que ça te mette mal à l’aise ?

Ça fait beaucoup de manif qui sont comme ça, non ? C’est peut-être parce que, dans le temps, tu as connu des manifs qui étaient autrement  plus décidées ?

 

Ça, c’est sûr ! Et puis, il y avait un problème de cohésion : tu as vu toutes ces couleurs ? Les manifestants, enfin pas tous, mais beaucoup, portaient les couleurs de leurs organisations. Rouges ou jaunes pour la CGT, orange pour la CFDT, bleues ou rouges pour FO. Cela donne un aspect disparate, non ? C’est renforcé par les ballons, des gros, des petits, en grappes ou tous seuls, avec le nom de l’organisation.

Mention spéciale à SUD, qui est le champion des drapeaux de toutes les couleurs, plutôt à la mode, d’ailleurs. Mais où sont les mots d’ordre ? Où sont les revendications ? Bien sûr, on sait bien qu’on était là pour les retraites, mais c’était en fait peu exprimé. On a l’impression que tout ce monde était là pour faire masse, et soutenir la position des leaders syndicaux. Ce ne devrait pas être le contraire : les syndicats sont là pour soutenir les revendications du peuple ? Même les banderoles étaient plutôt identitaires, disant nous soutenons tel ou tel syndicat, tel ou tel parti politique, disant nous sommes de telle fédération ou de telle ville. C’est rigolo, mais il y avait des gens, qui, tous seuls, s’étaient fabriqué leur petite pancarte, portant des appréciations plus ou moins pertinentes sur la situation actuelle ! Pourtant des mots d’ordre rassembleurs, c’est facile à trouver, non ?

 

Oui, bien sûr : « augmenter nos salaires », « le SMIC à 1500 € », « pas touche aux retraites », des choses comme ça ! Parce que la question des retraites, c’est la question des salaires.

 

Mais ces mots d’ordre sont absolument tabous ! Je ne les pas entendus une seule fois !

 

Tu exagères, moi je les ai entendus scander par la FSU. Et puis certains manifestants de SUD, de la CNT, mais d’autres aussi, demandaient le retrait du projet et appelaient à une grève générale !

 

Oui, bon, mais en fait, j’ai bien l’impression que les dirigeants syndicaux sont bien d’accord sur cette soi-disant réforme, et ils nous appellent à faire masse derrière eux pour qu’ils puissent négocier à la marge. Tu as entendu Ségolène Royal hier à la télé ? C’est bien qu’elle rappelle que c’est le CNR qui a mis en place la Sécurité Sociale et les retraites. Elle nous donne un discours de « gauche ». Mais quand elle dit « retraite à 60 ans », elle précise bien que c’est « le droit de partir à 60 ans », soit avec une retraite amputée de l’essentiel, soit quand on a commencé à travailler à 14 ans. Elle ne remet pas en cause la durée des cotisations et n’appelle pas à une augmentation des cotisations, donc des salaires ! C’est ce qu’a dit après Bernard Thibaut : « droit de partir à 60 ans ». Chéréque est encore plus clair quand il dit : « nous sommes les principaux acteurs de la réforme ». Il parle de la CFDT et de la CGT, non ? Et Thibaut ne le contredit pas ! C’est quand même incroyable ! Et tu as retenu que François Fillon se félicite que « les syndicats ont été très raisonnables » ? C’est ce que tu dis de …

 

Ah oui, Bebel, un révolutionnaire allemand. Il aurait dit « quand un bourgeois me félicite, je me demande quelle bêtise j’ai faite » !

 

Voilà, c’est une bonne question. En fait, cela montre que la bourgeoisie, ce qu’elle craint, c’est un mouvement social, genre grève générale. C’est d’ailleurs exactement ce qu’ont dit les deux journalistes à la fin de l’émission. Et ils croisaient les doigts pour que ça ne se fasse pas ! Mais j’ai bien l’impression que c’est ce que souhaitent beaucoup de gens ? D’ailleurs, tu sais quoi ? Quand le PS « gauchit » son discours, comme ce qu’a dit Ségolène : « si nous sommes élus en 2012, nous reviendrons sur cette réforme », je crois que le but est d’empêcher ce mouvement social en le remplaçant par une sorte d’élan électoral. Elle rêve, non ?

 

Oui, elle rêve : déjà des voix s’élèvent pour appeler à une grève qui dure jusqu’à l’abandon par le capital de son projet réactionnaire.

 

Doc.

 

Les retraites expliquées à ma grand-mère :

grandmere[1]

Ça fait bien longtemps que je suis à la retraite, tu sais ! Je plains les jeunes d’aujourd’hui qui vont avoir bien du mal ! Tu crois vraiment qu’ils vont supprimer la retraite par répartition ?

Pas tout à fait. Margaret Thatcher a essayé de convaincre les ouvriers anglais de cotiser à des fonds de pension, mais ils n’y ont pas cru. Ceux qui pouvaient économiser ont acheté des maisons. Pour le capital, ce n’est pas le bon circuit. Cette tentative a convaincu les intellectuels du capital que, pour développer les fonds de pension, il faut maintenir, a minima, une retraite par répartition. Ils la veulent trop faible pour vivre, une sorte de minimum vieillesse. D’après leurs calculs, les fonds de pension comme complément à la retraite sont plus convaincants pour les salariés que si c’était le principal. Bernard Friot explique ça dans son livre « L’enjeu des retraites ». Je vais tout à l’heure te citer des chiffres, c’est de ce livre que je les tire.

 

Mais tu vois bien qu’il y a de plus en plus de retraités, et que les gens vivent plus longtemps qu’avant ; alors forcément, les retraites vont coûter de plus en plus cher. Il faut bien une solution !

C’est vrai, le poids des pensions va s’accroître dans les années qui viennent. Mais il n’y a aucune inquiétude à avoir. Regarde, en 1950, les pensions représentaient 5 % du PIB. En 2000, elles en représentent 13 %. On estime qu’en 2050, ce sera environ 18 %. Mais le PIB lui-même double tous les cinquante ans ! Donc en 1950, le PIB était de 1000 milliards d’euros : 50 pour les pensions, 950 pour les salaires, les investissements et les profits ! En 2000 il était de 2000 milliards d’euros, soit 260 milliards pour les pensions (13 %) et donc 1740 milliards pour le reste. En 2050, le PIB sera de 4000 milliards d’euros dont 720 milliards pour les pensions et 3280 pour le reste. Tu vois que, contrairement à la propagande du capital, la part du salaire actif et des investissements augmentent. La population augmente beaucoup moins vite que le PIB : on était 42 millions en 1950, on est 65 millions aujourd’hui, on sera sans doute environ 70 millions en 2050.

 

Ton PIB qui n’arrête pas de doubler, et qui grandit plus vite que la population, comment tu l’expliques ?

C’est que la productivité du travail s’est considérablement accrue. Dans la même heure de travail, un ouvrier d’aujourd’hui produit beaucoup plus que le même ouvrier, travaillant la même heure après guerre. Par exemple, il y avait après-guerre environ 10 millions d’agriculteurs en France. Cela représentait la moitié de la population active. Aujourd’hui, il n’y en a plus qu’un million (c’est-à-dire 3 % des actifs), et pourtant la production agricole a beaucoup augmenté avec beaucoup moins d’heure de travail. C’est-à-dire que chaque heure de travail est beaucoup plus productive : ici, presque 20 fois plus. Mais je te donne un autre exemple : actuellement, selon les chiffres de Peugeot, il est fabriqué 13 000 voitures par jour. La première Peugeot, la 201, c’étaient 13 000 voitures par an ! Et avec plus d’ouvriers que maintenant !

 

Voilà l’affaire, la production par ouvrier augmente, mais pas les salaires !

Tout le problème est là : la question des retraites est la question des salaires. Parce que pour financer les retraites, il est nécessaire d’augmenter les cotisations. C’est la bonne solution : après guerre, les cotisations étaient à peu prés de 5 % du salaire total. Tu sais que le salaire est en deux parties, d’une part le salaire net, celui.qui est versé sur le compte en banque du salarié, et d’autre part l’ensemble des cotisations sociales : maladie, vieillesse, invalidité, chômage, etc. Ces cotisations sont arbitrairement divisées en deux parts : la part dite « ouvrière », et la part dite « patronale ». C’est artificiel, car l’ensemble est dû par l’employeur à son employé pour son travail. Mais ce « paritarisme » permet au patronat de se mêler de la gestion de l’ensemble de ces cotisations, qui représentent beaucoup d’argent, supérieur au budget de l’Etat !

Les cotisations pour la retraite ont plus que doublé jusque dans les années 80 où elles ont été gelées à leur niveau de 1979 pour les salaires inférieurs à 1,6 smic, c’est-à-dire pour plus de la moitié des salariés, le salaire médian étant à 1,5 SMIC.

Pourquoi ce gel ? Parce qu’augmenter les cotisations augmente mécaniquement les salaires ! C’est justement ce que ne veut pas le patronat. C’est grâce à ce gel des cotisations, et la non-augmentation des salaires, que le patronat accapare l’augmentation de la productivité.

Tout à l’heure, on disait que le poids des pensions allait augmenter : la question est de savoir qui va payer. Le capital, par la voix de son gouvernement a une réponse très claire : ce seront les salariés qui paieront. Soit on augmente les salaires, et avec, les cotisations, soit on continue à bloquer les cotisations et on allonge le temps où il faut cotiser. C’est pour ça que je te dis que la question des retraites est en fait la question des salaires !

Tu sais que certains, à gauche, disent qu’en effet, il faut taxer le capital pour financer les pensions. C’est de la poudre aux yeux : s’ils veulent que le capital paye, qu’ils militent donc pour une augmentation des salaires.

 

 Doc.

Le communisme expliqué à ma grand-mère

 

 

Communisme

Dis-moi, mon petit, tu parles toujours de communistes et de communisme ! Mais qu’est-ce que c’est à la fin ?

 

 Les communistes sont ceux qui, solidement organisés dans leur parti, oeuvrent à rassembler la classe ouvrière et ses alliés contre l’exploitation capitaliste. Le communisme, c’est le but à atteindre après le renversement du capitalisme : la Révolution !

On peut voir les choses comme ça : le peuple, en France, a comme noyau la classe ouvrière. Aujourd’hui, c’est 30 % de la population.

Tout près on a les employés, 20 %. Il n’est pas rare qu’un ouvrier soit marié à une employée. Ça fait déjà la moitié de la population.

Il faut aussi ajouter d’autres groupes sociaux qui ont des intérêts proches : des enseignants, des agents de maîtrise, certains intellectuels, la jeunesse lycéenne et étudiante qui, souvent, choisissent le camp du peuple. Emmanuel Todd, démographe, fait les comptes dans son dernier livre « Après la démocratie» : 66 % de la population forment le peuple, 33 % sont hésitants, et 0,1 % forme l’ennemi de classe. Comme disait Charles Tillon le 17 juin 41, en appelant le peuple de France à la Résistance : « Il est le nombre : uni il sera la force ».

 

Ça a l’air facile comme ça, mais c’est pas vrai : il y a bien des ouvriers qui sont réactionnaires. Et qui ont voté pour Sarkozy !C ’est avec eux que tu vas faire ta révolution ?

  

Tu as raison, c’est tout le problème. Certains sont bel et bien ouvriers, et donc exploités, mais ils ne le savent pas ! Ou plutôt ils n’ont pas compris le rôle qu’ils ont dans la production capitaliste. Ils pensent que leurs salaires sont juste, et qu’on ne peut pas faire grand-chose. Ils ont tort, et c’est aux communistes de les convaincre.

Il faut aussi voir que la bourgeoisie, ce 0,1 % de la population dont je parlais, soit quelques dizaines de familles, ont d’énormes moyens. Financiers d’abord, bien sûr, mais ils sont aussi cultivés, ont parfaitement conscience d’être la classe sociale dominante, se savent menacés, et agissent en conséquence. Et ce n’est pas toujours le cas dans le camp du peuple, c’est vrai. Les possédants ont surtout, à l’heure actuelle, un énorme atout dans leur manche, c’est la presse, toute la presse : les journaux (à part Résistance et  quelques autres, bien rares), les radios, les télés. Avec une armée d’experts, de sondeurs, d’éditorialistes aux ordres de la bourgeoisie.

Le combat pour la vérité est bien long et difficile. Mais aucun mensonge ne peut masquer les faits. Par exemple, il n’y a pas si longtemps, le gouvernement (entièrement au service des exploiteurs) répondait aux revendications salariales, que les caisses étaient vides, que la France était en faillite, etc. Puis la crise économique arrive (dont ils sont les seuls responsables), et brusquement, il y a des centaines de milliards pour les banques, l’automobile, etc.

Il faut expliquer tout ça, non ? Et, sous nos yeux, ont voit la mobilisation s’organiser, la conscience progresser. Et dans les Antilles, par exemple, le mouvement est devenu rapidement très fort.



 Mais c’est pas parce qu’il y a eu quelques manif où tu m’as emmenée, et même une grève générale en Guadeloupe que la révolution va venir toute seule !

 

Bien sûr. Pour que la Révolution ait lieu, il faut rassembler deux conditions : d’une part que « ceux d’en bas » constatent que la situation ne peut plus durer, c’est-à-dire que la classe ouvrière et ses alliés soient forts et prêts autour de son Parti Communiste, et que«  ceux d’en haut » ne puissent plus se maintenir, parce qu’ils sont devenus trop faibles, et trop divisés. C’est ce qui s’est passé en Russie en 1917, dans le contexte de la deuxième guerre mondiale, en Chine en 1949, après une longue lutte de libération nationale, ou à Cuba en 1959 dans le contexte d’une bourgeoisie compradore, veule et divisée. Deux conditions donc : des circonstances favorables, et une bonne préparation. Si l’une des conditions manque, ça ne marche pas. Par exemple à la Libération en 1945, l’organisation était là, mais les circonstances, disons, n’étaient pas suffisamment favorables.

En 1968, les circonstances étaient favorables (souviens-toi de De Gaulle qui part en Allemagne chercher le soutien de l’armée), mais l’organisation n’était pas à la hauteur.

 

Mais dis donc, ce n’est pas très démocratique, tout ça ! Tu veux la guerre ?

 

Oh non, je ne veux pas la guerre. D’ailleurs, les armes, et l’art de s’en servir sont de l’autre coté ! La police et l’armée ne s’entraînent pas pour rien. D’autre part, la démocratie que nous vivons doit être clairement nommée : c’est une démocratie bourgeoisie, au service de la bourgeoisie. Souviens-toi de quel coté est la presse ! Donc, ce n’est pas par un vote favorable que la Révolution se fera. L’expérience montre que lorsque les résultats d’un vote déplaît à la bourgeoisie, elle n’en tient pas compte.

Je te sens sceptique,  tu veux des exemples ? Le référendum contre le TCE en 2005 a-t-il été respecté ? L’élection du Hamas en Palestine a-telle été respectée. Faut pas croire à la démocratie bourgeoise comme solution. Il faut sans doute participer (et encore pas tout le temps !), mais sans se faire d’illusions. De plus, il faut prévoir les réactions violentes de la bourgeoisie qui n’acceptera donc pas comme ça de se voir dépossédée de ses moyens de productions. Et se préparer !

 

Ses moyens de quoi ?

 

Ses moyens de productions, c’est-à-dire les usines, les machines, les stocks de matières premières, les banques, les moyens de transports, les moyens de communication, y compris les médias, etc. Après la Révolution, tout cela devra être confisqué par la classe ouvrière et ses alliés organisés autour de son Parti Communiste.

C’est nécessaire pour que la production soit réorganisée au profit de la majorité, soit maîtrisée par le peuple lui-même. C’est sûr, ça va pas faire plaisir à la bourgeoisie, et il faudra savoir lui résister par le peuple en arme. C’est ce que les révolutionnaires français de 1789 ont bien dû faire ! D’ailleurs, c’est l’ensemble de l’Etat qui devra être transformé : on voit bien qu’il faudra changer la police pour créer une police populaire. De même pour la justice, l’enseignement, la diplomatie : le pouvoir prolétarien ne pourra pas garder les anciens ambassadeurs, il en faudra de nouveau, acquis au nouveau régime.



Toujours pas de démocratie ? Et un parti unique qui régente  tout ?

 

La démocratie, si ! La démocratie prolétarienne ! Elle aura pour rôle d’organiser des débats sur les orientations politiques, sociales et culturelles. C’est aussi son rôle que de faire désigner les dirigeants à tous les niveaux. Quant au Parti unique, c’est l’épouvantail habituel de la bourgeoisie. Mais remarque que le multipartisme de la démocratie bourgeoise ne remet pas la bourgeoisie en cause. Pourquoi un multipartisme dans un régime prolétarien le

remettrait-il en cause ? Certes, le Parti Communiste sera très présent, mais il ne peut prétendre à organiser tout le monde. Des enseignants, ou des intellectuels, peut-être les paysans, ou encore d’autres classes intermédiaires estimeront-ils utiles d’avoir leur propre parti. D’ailleurs, ces partis apparaîtront certainement avant la Révolution et y auront contribué. Bien sûr, pour les autres, ceux qui l’auront combattu, se sera surement plus difficile !

 

Et c’est ça le communisme ?

 

Non, pas encore. Ce que je décris est l’instauration du socialisme. Il y a encore des classes sociales qui s’affrontent, mais dans des conditions favorables pour le peuple. Après un temps, ces contradictions s’atténueront pour finalement disparaitre. Ce sera alors une société d’abondance, respectueuse des hommes et de leur

environnement. Alors on pourra commencer à parler de communisme !