Résistance

Les animaux préféraient l’Union soviétique

Les animaux préféraient l’Union soviétiqueLes chocs socio-économiques qui ont suivi l’effondrement de l’Union soviétique ont eu des effets particulièrement inattendus. Un groupe de chercheurs a publié dans la revue scientifique Conservation biology une étude portant sur les grands mammifères de Russie. Il ressort que ces derniers ont payé un lourd tribut depuis l’effondrement du bloc de l’Est. Les auteurs mettent en avant les activités croissantes du braconnage et une érosion palpable de la protection de la faune.

Les dix scientifiques menés par Eugenia Bragina, qui a enseigné successivement pour l’université Lomonosov de Moscou et l’université du Wisconsin-Madison, ont ainsi analysé les tendances de la population de huit grands mammifères de Russie entre 1981 et 2010, une période charnière à l’Est. « Nous avons montré que la population des sangliers, des ours bruns et des élans avait commencé à diminuer au début des années quatre-vingt-dix ».

« Ces trois espèces sont très différentes et ont des exigences qui leur sont propres en matière d’habitat », a ajouté la chercheuse à la BBC. Les élans apprécient les forêts alors que les sangliers cherchent plutôt leur nourriture dans les champs. Ce n’est donc pas la dégradation d’un milieu en particulier qui est la cause de la baisse du nombre des grands mammifères.

Eugenia Bragina a ajouté que « la seule espèce à avoir bénéficié de la situation était les loups ». Les incitations destinées à les chasser ayant été abandonnées après 1991, sa population a augmenté de 150 % durant la décennie suivante. L’équipe de la chercheuse laisse penser que cette situation a probablement contribué au déclin des élans. La nature a horreur du vide…

La seconde partie de l’étude, commencée dans les années 2000, n’est pourtant pas entièrement négative. Les scientifiques ont mis en avant que la population de sangliers est aujourd’hui plus importante qu’en 1991. Au milieu des années quatre-vingt-dix, elle avait pourtant perdu la moitié de ses membres. Il s’agit cependant d’une espèce qui a trouvé de nouvelles sources de nourriture ces dernières années, montrant ainsi une forte adaptabilité à son environnement. D’autres espèces semblent récemment connaître des jours meilleurs, comme le cerf. Mais d’autres, telles que le lynx eurasien, sont sérieusement en péril.

Eugenia Bragina et son équipe ont mis pour la première fois en évidence les impacts d’un choc politique et économique sur la biodiversité.  « Quand cela arrive, on ne prête pas attention à ce qui se passe dans la nature », conclut la scientifique. « Et lorsque la pauvreté augmente comme ce fut le cas en Russie dès le début des années quatre-vingt-dix, il n’y a plus de ressources pour gérer l’environnement. Je crois que c’est le moment d’accorder une attention particulière à la préservation de l’environnement. Sinon, on ne pourra que constater que d’importantes espèces emblématiques sont en voie de disparition ».

Capitaine Martin

Résistance

Israël : chronique d’un racisme ordinaire

Racisme ordinaire IsraëlLes victimes du racisme ne sont pas toutes égales à Jérusalem. Tommy Hassoun, un jeune druze de 21 ans, le sait bien. Citoyen israélien, il a été attaqué et roué de coups par des extrémistes juifs. Ironie du « sort », l’agressé fut même contraint de régler la facture de l’ambulance qui le transporta de la gare routière de Jérusalem au centre médical Hadassah : 475 shekels, soit l’équivalent de 110 euros. Un véritable camouflet pour le jeune homme…

Tommy a pourtant servi quelques mois plus tôt dans le Bataillon Herev, formation exceptionnelle en ce sens qu’elle est constituée exclusivement de soldats originaires de la communauté druze. Né à Daliyat al-Karmel, non loin de Haïfa, Tommy a rejoint Jérusalem après son service militaire pour y suivre des cours à l’académie de musique et de danse. Il y a deux semaines, l’étudiant était en train de parler en arabe avec un ami devant l’hôtel où il travaillait quand il a été brutalement attaqué par un groupe de dix hommes juifs. Ces voyous l’avaient simplement entendu parler arabe.

« J’ai terminé mon travail à 23 heures à l’hôtel Gold de Jérusalem, près de la gare routière centrale. Quand je suis sorti, je me suis rendu à la station de bus. Il y avait un groupe de personnes. Ils ont entendu que je parlais arabe avec une autre personne de Jérusalem-est qui était avec moi. Ils ont commencé à me parler et ont jeté une petite poubelle sur la tête », a raconté Hassoun.

« Quelqu’un m’a ensuite craché dessus et je l’ai frappé. Après, ils se sont tous jetés sur moi et m’ont frappé avec des verres, des bouteilles. Ils étaient nombreux et ils ont crié. J’ai réussi à m’échapper vers l’entrée de la gare de bus après quelques minutes. Là, quelques personnes m’ont assis, m’ont donné de l’eau et ont pris soin de moi », a-t-il précisé. Le jeune homme a finalement réussi à s’échapper vers la gare routière où des personnes lui ont porté assistance. Blessé sur tout le corps, il restera deux jours à l’hôpital et a déjà prévu d’y retourner pour une opération au nez. Reuven Rivlin, l’actuel président israélien, a même posté sur sa page Facebook la photo où il pose au côté de la victime. « Nous sommes tous frères », déclara-t-il, « et nous devons tous condamner ces comportements barbares ». 

L’affaire est symbolique car elle montre qu’Israël a toujours énormément de mal à mettre sur un pied d’égalité les Juifs et les Arabes victimes de violences racistes. Le quotidien Haaretz est très clair sur le sujet : « comme tous les autres cas dans lesquels des extrémistes juifs ont frappé des citoyens arabes, les faits n’ont pas immédiatement été considérés comme une attaque terroriste ». Si tel avait en effet été le cas, les services fiscaux auraient couvert toutes les pertes financières subies et les assurances se seraient acquittées des frais d’hospitalisation. Au lieu de ça, Tommy Hassoun a dû payer ces derniers et même l’ambulance qui a procédé à son évacuation.

Le père de Hassoun, Ramzi, a bien évidemment été choqué par cette attaque. « Je croyais que nous étions une Nation. Je croyais et je continuerai à croire que c’est la terre du peuple juif. Il a le droit de vivre ici, il n’y a jamais eu de doute à ce sujet. Je me blâme et je blâme mes amis juifs de ne pas avoir œuvré à l’éducation. Parler arabe n’est pas honteux, cela ne fait pas de vous un terroriste potentiel ».

Le frère de Tommy, Julian, a quant à lui déclaré : « il y a un mois, deux policiers druzes ont été assassinés au cours d’attaques terroristes et maintenant un Druze est frappé par les Juifs. Lorsqu’on nous a demandé si nous avions peur que Tommy vive à Jérusalem, nous avons dit non, parce qu’il vivrait au milieu des Juifs ».

Si les institutions doivent en théorie garantir à tous les citoyens une même égalité de traitement, une véritable politique discriminatoire envers les Arabes habitant en Israël perdure depuis des années. Ils sont un million deux cent mille arabes israéliens à subir des expropriations de propriété ou des interdictions d’acheter une maison. Il faut aussi rappeler que 7 % des budgets alloués en Israël aux infrastructures publiques vont aux communautés arabes. Que les salaires arabes moyens n’atteignent pas, à qualification égale, 60 % des rémunérations versées aux Israéliens. Que les populations arabes perçoivent 35 % d’allocations en moins, à situations familiale et sociale équivalentes, etc. Selon Adalah, le centre juridique pour les droits des minorités arabes en Israël, environ trente lois israéliennes sont directement discriminatoires envers les citoyens arabes. L’une d’entre elles par exemple, la Loi sur la citoyenneté et l’entrée en Israël, interdit aux Palestiniens de Cisjordanie et de Gaza, mariés à des citoyens israéliens, d’acquérir le statut de résident en Israël.

Il est étonnant de constater que les propos haineux et racistes sont toujours moins graves dans certaines bouches que dans d’autres.

Capitaine Martin

Résistance

Luttons plus que jamais contre l’islamophobie !

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Le Prophète Muhammad a été attaqué dès le début de la Révélation. Il nous faut définir tout de suite la conception islamique de l’islam qui diffère de la conception chrétienne, où la religion (ou la religiosité) n’est dentifiée ni par un prophète, ni par une règle. L’islam se présente comme un acte de foi ; c’est la reconnaissance d’une adhésion consciente à l’Être suprême.

Pour les musulman-e-s, appréhender la dimension du Transcendant signifie se libérer de toute manifestation du contingent. On retrouve ainsi l’idée de la reconnaissance de l’Unique pour se libérer de tout ce qui relève des contingences de la vie ; reconnaître ce qu’Il est, c’est se libérer de toute soumission à ce qu’Il a créé : influences des être humains, modes, tensions personnelles, émotionnelles ou matérielles. L’islam se définit donc par cet état de reconnaissance.

Quand, au XVIIIèmesiècle, certains penseurs comme Montesquieu ou Voltaire commencent à s’intéresser à la question de l’islam, on les entend parler de « mahométans ». Cette appellation en soi est une grave erreur car elle fait référence, par analogie, à ce que l’on connaît pour le christianisme et le Christ. Or, dans la tradition musulmane, on se réclame d’un acte de reconnaissance du Créateur de tous les hommes, et non pas d’un être humain, même s’il est le modèle des musulmans, même s’il est celui qui va leur permettre de se rapprocher de Dieu. C’est un aspect fondamental, car ici le rapport du Créateur à sa Création est déplacé et se différencie de la conception chrétienne.

Certes, ces aspects peuvent paraître secondaires, voire des évidences, mais il faut savoir les dire dans un contexte qui a en quelque sorte enraciné dans l’inconscient collectif des représentations faussées qui remontent au Moyen Âge.

L’islam étant la dernière des religions, il ne pouvait manquer de susciter un courant d’hostilité qui, au cours de l’histoire, a revêtu des formes diverses : la force armée avec les expéditions militaires, les attaques par l’écriture, une législation ressentie comme agressive et discriminanteet enfin, les blasphèmes.

L’islam est d’abord attaqué par l’épée. Les Croisades débutent en 1095 pour se dérouler sur trois siècles, avec l’objectif de chasser les musulmans de la ville de Jérusalem. L’islam sort finalement renforcé de cette épreuve, avec la constitution de l’Empire ottoman qui va embrasser le Proche-Orient, l’Europe des Balkans, l’Afrique du Nord et une bonne partie de l’Europe de l’Est.

L’islam est ensuite attaqué par la plume, avec des écrits comme « la Chanson de Roland » (l’auteur représente l’islam comme le grand ennemi de la chrétienté), « la divine Comédie » de Dante. Dans la croisade intellectuelle qui se poursuit, des figures de la littérature se distinguent. Citons en vrac Pascal (dans ses pensées, on trouve le chapitre : « contre Mahomet »), Voltaire (avec son « le Fanatisme ou Mahomet le Prophète »), Salman Rushdie et les fameux « Versets sataniques », Michel Onfray pour qui « l’islam est un problème », etc.

La législation va même être utilisée contre l’islam. En France, c’est la loi de 2004, appelée pudiquement « loi encadrant le port de signes ou de tenues manifestant une appartenance religieuse dans les écoles, collèges et lycées publics », qui interdit de facto le port du voile islamique, dénoncé comme symbole d’oppression, de soumission, de manque de respect à l’égard de de la femme. C’est ainsi que de jeunes musulmanes qui se couvraient la tête ont été exclues de leurs écoles alors que certaines de leurs camarades y sont toujours admises avec des tenues dénudant le nombril. Comment peut-on imaginer que l’imposition du dévoilement pour rester scolarisée puisse se dérouler sans provoquer un sentiment de négation, de mépris et d’humiliation alors que, dans la plupart des établissements, les petites croix portées en pendentifs sont tolérées (car hypocritement considérées comme « non ostentatoires ») ? Les témoignages présents dans le livre « les Filles voilées parlent », paru en 2008, sont significatifs.

Les derniers dérapages de Charlie hebdo ont constitué en quelque sorte la cerise sur le gâteau. Olivier Cyran (qui a travaillé de 1992 à 2001 à la direction de l’hebdomadaire satirique) n’y va pas par quatre chemins. « Le pilonnage obsessionnel des musulmans auquel Charlie hebdo se livre depuis une grosse dizaine d’années a des effets tout à fait concrets. Il a puissamment contribué à répandre dans l’opinion « de gauche » l’idée que l’islam est un « problème » majeur de la société française. Que rabaisser les musulmans n’est plus un privilège de l’extrême-droite », mais un droit à l’impertinence sanctifié par la laïcité, la république, le « vivre ensemble ». Et même, ne soyons pas pingres sur les alibis, par les femmes – étant largement admis aujourd’hui que l’exclusion d’une gamine voilée relève non d’une discrimination stupide, mais d’un féminisme de bon aloi consistant à s’acharner sur celle que l’on prétend libérer. Drapés dans ces nobles intentions qui flattent leur ignorance et les exonèrent de tout scrupule, voilà que des gens qui nous étaient proches et que l’on croyait sains d’esprit se mettent brusquement à débonder des crétineries racistes. À chacun ses références : la Journée de la Jupe, Elisabeth Badinter, Alain Finkielkraut, Caroline Fourest, Pascal Bruckner, Manuel Valls, Marine Le Pen ou combien d’autres, il y en a pour tous les goûts et toutes les « sensibilités ». Mais il est rare que Charlie hebdo ne soit pas cité à l’appui de la règle d’or qui autorise à dégueuler sur les musulmans. […] Ils ne manquent jamais de se récrier quand on les chope en flag : mais enfin, on a bien le droit de se moquer des religions ! Pas d’amalgame entre la critique légitime de l’islam et le racisme anti-arabes ! ». Olivier Cyran a écrit ce texte en décembre 2013, soit à peine plus d’un an avant l’attentat qui a décimé la direction de Charlie hebdo.

Bien entendu, on n’aura pas échappé à une récupération politique de cette affaire. Les débats médiatiques et politiques n’ont eu de cesse de stigmatiser ces dernières années les musulmans en les amalgamant fréquemment à l’intégrisme, au djihadisme, au terrorisme, etc. Pourtant, les frères Kouachi et Coulibaly ne sont pas la production d’un produit étranger ou d’un certain islam (toutes les explications exclusives à une communauté sont inévitablement racistes). Ils sont au contraire le résultat des carences, des inégalités, des humiliations et des contradictions de la société française. Alors qu’un arsenal juridique impressionnant forme le dispositif français de lutte contre l’antisémitisme, alors que les formations de la droite extrême ont remplacé celui-ci par l’islamophobie, alors que les grands partis de droite et de gauche laissent régulièrement percer leur haine de l’islam et défendent les mesures prises par l’État (au nom de la laïcité ou de la défense des femmes), ce racisme ne rencontre pas la riposte qu’il mérite.

Capitaine Martin

Résistance

La fausse bonne conscience de l’Occident face au terrorisme

Charlie hebdoC’est en 1993 que Samuel P. Huntington publia son désormais célèbre Choc des civilisations. Pour l’auteur, la défaite de l’Union soviétique avait mis fin à toutes les querelles idéologiques, mais pas à l’histoire. La culture – et non la politique ou l’économie – allait dominer le monde.

Il en dénombrait huit : occidentale, confucéenne, japonaise, islamique, hindoue, slave orthodoxe, latino-américaine et, peut-être, africaine (il n’était probablement pas certain que l’Afrique soit vraiment civilisée !). Chacune incarnait différents systèmes de valeurs symbolisés chacun par une religion, «  sans doute la force centrale qui motive et mobilise les peuples ». La principale ligne de fracture passait entre «  l’Occident et le reste  », car seul le premier nommé valorise «  l’individualisme, le libéralisme, la Constitution, les droits humains, l’égalité, la liberté, le règne de la loi, la démocratie, les marchés libres  ». C’est pourquoi l’Occident doit se préparer militairement à affronter les civilisations rivales, et notamment les deux plus dangereuses : l’islam et le confucianisme, qui, si elles devaient s’unir, menaceraient le cœur de la civilisation. Et l’auteur concluait : «  le monde n’est pas un. Les civilisations unissent et divisent l’humanité… Le sang et la foi : voilà ce à quoi les gens s’identifient, ce pour quoi ils combattent et meurent ». Oussama Ben Laden aurait pu signer sans mal une telle déclaration.

Le choc des civilisations est revenu mercredi 7 janvier sur le devant de la scène. Au galop. Ce jour-là, une attaque terroriste décimait la direction de Charlie Hebdo. Parmi les morts figurent de nombreux journalistes, dont les dessinateurs CharbCabuWolinski, Tignous, Honoré, Elsa Cayat, Mustapha Ourad ainsi que Bernard Maris, chroniqueur pour l’hebdomadaire satirique et pour France Inter. Alors que les informations défilaient en boucle, plus de 100.000 personnes se sont rassemblées dans plus de cent cinquante villes de France. Une journée de deuil national a en parallèle été décrétée le lendemain en hommage aux victimes.

Laurent Léger, survivant de l’attentat, raconte « la barbarie entrée dans le journal ». Pourtant, rares sont ceux à rappeler que les deux tueurs ont séjourné en Syrie où certains diront plus tard qu’on leur a « bourré la tête ». Un nouveau rapport de la Commission d’enquête des Nations Unies traitant justement de ce pays a donné des explications choquantes sur l’usage de la terreur par le groupe armé autoproclamé État islamique (utilisation d’une violence extrême contre les civils et les combattants capturés).

Le rapport indique que « le soutien externe fourni à tous les belligérants en Syrie a contribué à la radicalisation des groupes armés, au bénéfice final d’ISIS (État Islamique, NDLR). Des organisations caritatives et des particuliers fortunés ont financé les entités radicales désireuses de promouvoir leurs idéologies et de servir leurs agendas. Les armes et le soutien offerts aux groupes armés considérés comme modérés sont maintes fois tombés dans les mains d’acteurs plus radicaux, y compris ISIS ». Dans un entretien exclusif au Monde, François Hollande confirmait d’ailleurs en août dernier que « la France a soutenu la rébellion syrienne démocratique », nous refaisant au passage le coup des armes chimiques. Les États-Unis ne sont pas en reste. Selon l’agence de presse britannique Reuters, le Congrès a voté secrètement le financement d’une aide militaire aux « rebelles syriens » jusqu’à la fin de l’année fiscale (c’est-à-dire jusqu’au 30 septembre 2014).

Jacques Chirac avait pourtant compris le problème, lorsque George W. Bush a décidé d’envahir l’Irak sous le prétexte fallacieux d’éliminer des armes de destruction massive. Mais pas Sarkozy, qui a pris le risque d’envoyer des troupes françaises combattre, avec des djihadistes et des terroristes d’Al-Qaïda, pour « libérer » les Libyens. Tous savaient que l’opposition laïque libyenne était insignifiante par rapport à la nébuleuse islamo-terroriste.

Le cas de la Syrie n’est pas totalement différent du précédent libyen. Même si elle a été plus ou moins pacifique au départ, l’insurrection syrienne a été très rapidement une résistance armée et composée par des djihadistes venant de tous les horizons : des Tchétchènes, des Libyens, des Tunisiens, des Algériens, des Saoudiens, des Jordaniens, des Irakiens, des Britanniques, des Américains, et bien évidemment des Français. Le nombre des candidats au martyr a été longtemps minimisé en France. Il a pourtant augmenté de 116 % depuis le 1er janvier 2014 selon des chiffres visés par le ministère de l’intérieur que s’est procurés France Info. L’administration estime aujourd’hui qu’il y a désormais plus de 1.200 personnes qui sont parties ou veulent partir faire le djihad. Bien entendu, certains reviennent au bercail. Militairement formés, cela va de soi.

Face au terrorisme islamique, force est de constater que l’indignation de l’Occident est à géométrie variable. Les heures qui ont suivi l’attaque meurtrière contre Charlie hebdo ont vu se succéder les déclarations de solidarité de la part de la communauté internationale. Pourtant, les États-Unis autant que leurs alliés ont contribué à coups de millions de dollars à armer des mouvements terroristes à des milliers de kilomètres de nos frontières, au Proche-Orient ou ailleurs. Le terrorisme est donc une composante de l’action des États qu’on pourrait qualifier de doctrine non officielle… mais pourtant bien réelle. Il n’est plus systématiquement, comme certains peuvent encore le prétendre, l’arme des faibles.

Pour en finir avec l’hydre djihadiste, il faudrait assécher totalement les sources financières et les référents politiques auxquels s’adossent les mouvements qui s’en réclament. Pour ce faire, il serait temps de s’interroger sur la politique occidentale menée globalement à l’égard du monde arabe et du monde musulman, mais aussi sur la consistance des politiques menées par les régimes de ces régions (notamment ceux du Golfe) et sur la complaisance des pays occidentaux à leur égard. Or, aucune capitale occidentale n’a pour le moment émis un signal allant dans ce sens. Charlie hebdo en a payé le prix cash.

Capitaine Martin

Résistance

Réfugiés palestiniens. L’inconditionnel espoir de retour

Réfugiés palestiniensLes camps de réfugiés palestiniens au Liban se voulaient à l’origine temporaires, comme tous les camps de réfugiés. Les Palestiniens qui fuyaient la violence faisant suite à la création de l’État d’Israël espéraient naturellement retourner un jour sur la terre, pas si lointaine, qu’ils avaient quittée.

Aujourd’hui, quelque 450.000 réfugiés sont officiellement enregistrés auprès de l’Office de secours et de travaux pour les réfugiés de Palestine au Proche-Orient (UNRWA – United Nation Relief and Works Agency for Palestine Refugees in the Near East en anglais), répartis pour la plupart dans les douze camps de réfugiés. La superficie de terrain occupée par ces derniers est restée presque inchangée depuis 1948, malgré une croissance substantielle de la population des camps. Les familles de réfugiés doivent souvent construire des pièces supplémentaires et dans de nombreux cas, ajouter des étages à leur  habitation afin de faire face à l’augmentation de la population. L’UNRWA dit de ces camps qu’ils souffrent de graves problèmes : infrastructure indigne, surpopulation, pauvreté et chômage. 

Le Liban n’a pas signé la convention de 1951 relative au statut de réfugiés, ni le protocole de 1967 qui a élargi le champ d’action de la convention alors que le problème des déplacements se propageait à travers le monde. Il a cependant signé la plupart des autres traités des droits de l’homme pertinents pour la protection des réfugiés. D’un point de vue constitutionnel, ces derniers priment sur le droit interne mais ce principe est rarement respecté par les tribunaux et aucune législation ou pratique administrative interne n’est prévue pour répondre aux besoins spécifiques des réfugiés et des demandeurs d’asile.

Avant l’invasion israélienne en 1982, le Liban était le centre mondial du mouvement national palestinien. L’opération « paix en Galilée » est lancée à partir du 6 juin 1982 dans le but d’éliminer la résistance incarnée par l’OLP, alors installée à Beyrouth. Elle sera notamment marquée par le massacre par les milices chrétiennes des réfugiés palestiniens des camps de Sabra et Chatila… sous le regard de l’armée israélienne. Depuis, les mouvements de population des réfugiés palestiniens font l’objet de mesures de sécurité très strictes, souvent sans aucune considération humaine.

Représentant à peine 10 % de la population du Liban, les Palestiniens sont isolés des sphères sociale, politique et économique… quand ils ne sont pas traités avec dédain. La crainte de l’État libanais est de les voir accéder à plus de droits (dont la naturalisation), ce qui mettrait en cause selon lui le fragile équilibre politique du pays. Une loi visant spécifiquement les Palestiniens a même été introduite en 2001 pour les empêcher d’accéder à la propriété.

De sévères restrictions touchant leur droit au travail et leurs droits sur leur lieu de travail empêchent les Palestiniens d’améliorer leurs conditions de vie. Des dizaines de professions et de commerces sont réservés aux personnes de nationalité libanaise ; pendant de nombreuses années, les Palestiniens ne pouvaient travailler en tant que comptables, secrétaires, représentants, pharmaciens, électriciens, gardes, chauffeurs, cuisiniers ou coiffeurs. Ils n’ont en outre pas le droit d’être patrons d’une entreprise faisant dans le commerce, l’échange de devises, l’or, l’imprimerie, l’édition, la réparation des voitures, l’ingénierie ou les services de santé. Les choses bougent néanmoins quelque peu. Depuis 2010, seuls les métiers de militaires, de médecins et d’avocats restent réservés aux Libanais. La loi adoptée par le Parlement est une sorte de compromis entre le refus absolu des partis chrétiens d’octroyer les droits civils aux réfugiés et l’insistance des partis musulmans à leur accorder plus d’avantages.

Les restrictions à l’emploi ont eu jusqu’ici un impact direct sur le droit humain des Palestiniens. Ils font écho aux diverses restrictions sur le droit au logement et ont un impact négatif sur le niveau de vie des réfugiés. Naturellement, l’éducation des jeunes, qui ne peuvent toujours pas accéder au système scolaire public du Liban, pâtit de cette situation. L’UNRWA a mis sur pied soixante-quatorze écoles et deux centres de formation professionnelle, qui ne peuvent évidemment pas combler tous les besoins. Les Nations-Unies estiment que la moitié des adolescents palestiniens quittent le système scolaire avant que leur éducation ne soit terminée. À peine 0,1 % d’entre eux connaîtront l’université. Et même si le taux de scolarisation tend petit à petit à s’améliorer, les opportunités des jeunes générations s’en trouvent immédiatement réduites. L’idée selon laquelle les Palestiniens ne peuvent pas être employés comme les autres étrangers perdure au Liban. Ainsi, bien qu’étant né et ayant grandi au Liban, le plus jeune médecin du monde Iqbal Assa a été incapable d’y exercer en raison de son statut de travailleur palestinien.

Par conséquent, 56 % des travailleurs réfugiés palestiniens sont actuellement sans-emploi, ce qui laisse selon les statistiques de l’association Anena à peine 37 % de la population en âge de travailler réellement employés. 75 % gagnent moins que le salaire minimum (305 $ pour les femmes palestiniennes et 369 $ pour les hommes) et 95 % sont sans assurance maladie. Et bien qu’ayant cotisé à hauteur de quatorze millions de dollars à la caisse nationale de sécurité sociale libanaise, les travailleurs palestiniens se voient toujours refuser les avantages de la couverture santé (contrairement aux travailleurs français), selon une infographie de Visualizing Palestine.

Alors que la plupart des réfugiés palestiniens sont enregistrés auprès de l’UNRWA ou auprès des autorités libanaises, certains ne le sont pas encore. Évidemment, ces réfugiés sans papiers connaissent encore plus de restrictions. Considérés comme résidant illégalement au Liban, ils ne peuvent contracter mariage ni être diplômés de l’école secondaire, ni s’inscrire dans l’enseignement supérieur, qu’il soit public ou privé. Enfin, selon la loi libanaise, les enfants de réfugiés sans papiers ne sont pas légalement reconnus et ne possèdent par conséquent aucun document attestant de leur existence, quand bien même ils seraient nés au Liban.

Récemment, des réfugiés palestiniens de Syrie ont fui les zones de combat pour trouver refuge au Liban. Human Rights Watch et l’UNRWA ont exprimé conjointement leur préoccupation devant le blocage spécifique des Palestiniens de la part des autorités libanaises.

Le 11 septembre 1965, la Ligue arabe a établi plusieurs recommandations dans le protocole de Casablanca à destination de tous les États arabes sur le traitement des réfugiés palestiniens. L’objectif était d’assurer l’égalité de traitement entre Palestiniens et nationaux dans les domaines de l’accès à l’emploi et la liberté de circulation, tout en préservant le droit au retour. Ratifié pleinement par l’Irak, l’Égypte, la Syrie et la Jordanie, cet accord a fait l’objet de réserves de la part du Liban et du Koweït qui craignaient, en assurant l’égalité face à l’accès à l’emploi, des distorsions sur le marché du travail. Les Palestiniens voient quant à eux leur exil et leur statut d’apatride perdurer. Ils voient paradoxalement dans ce dernier une reconnaissance de la spécificité même de leur exil : l’inconditionnel espoir de retour.

Capitaine Martin

Résistance

États-Unis. Le drame des enfants sans domicile fixe

SDF-américain-usaAux États-Unis, un enfant sur trente est sans-abri. Ce sont les données qui ressortent du récent rapport publié mi-novembre par le National Center of Family Homelessness (centre national de la famille sans-abri). On apprendra en le lisant que la pauvreté y a fait un bond de 8 % entre 2012 et 2013 et que plus de 2,5 millions d’enfants sont aujourd’hui sans domicile fixe. La rue, les voitures, les campings, les espaces confinés où règne la promiscuité font partie pour eux d’un quotidien qui les oblige à jongler avec les situations précaires.

Le rapport met en avant les effets potentiellement dévastateurs à long terme de la pauvreté et de l’itinérance des enfants. Près de 25 % d’entre eux souffrent ainsi à l’âge préscolaire de troubles de santé mentale… un pourcentage qui atteint jusqu’à 40 % chez les enfants scolarisés. La compilation des données rassemblées sur le terrain montre que ces enfants sans-abri sont plus exposés à la maladie et beaucoup plus susceptibles de rencontrer des problèmes émotionnels ou cognitifs.

« Dans une Nation qui ne manque ni de richesse, ni d’opportunités, cette situation est intolérable ».  Carmela J. DeCandia, directrice du centre, n’y va pas par quatre chemins. « Nous n’avons pas été assez attentifs, et il faut impérativement mettre un frein à cette situation avant qu’elle ne nous échappe ». Des raisons multiples et complexes expliquent une précarisation accrue de ces enfants. En effet, les situations de détresse augmentent de façon générale et notamment chez les personnes connaissant des ruptures dans leurs trajectoires, parmi lesquelles on trouve de nombreuses femmes élevant seules leurs enfants. Ce sont avant tout des événements liés à la vie familiale ou à l’emploi qui influent sur l’entrée dans la pauvreté. Les foyers monoparentaux sont ainsi plus fréquemment concernés par la pauvreté persistante. 39,9 % des familles monoparentales formées par la mère étaient en 2013 sous le seuil de pauvreté, contre 7,6 % des ménages composés d’un couple marié.

On remarquera aussi qu’aux États-Unis, l’origine raciale influence grandement les destins : le taux de chômage des Noirs est systématiquement au moins deux fois supérieur à celui des Blancs, indique l’Economic Policy Institute. En 2013, près d’un travailleur noir sur cinq s’est ainsi retrouvé au chômage. Et les Hispaniques ne sont guère mieux lotis. Des difficultés qui se répercutent concomitamment sur les jeunes générations. Quelque 50 % des enfants blancs nés aux États-Unis depuis 1980 passeront une partie de leur enfance dans une famille monoparentale ; la proportion s’élève aux alentours de 80 % pour les enfants noirs… une différence due surtout au nombre croissant des enfants noirs nés hors mariage. Cela s’explique par le fait que les pressions économiques ont pesé plus durement sur les Noirs. En 1955, la différence des taux de chômage chez les hommes jeunes noirs et blancs était à peu près négligeable.

Le United States Department of Housing and Urban Development (département du logement et du développement urbain des États-Unis) avait estimé en janvier 2013 à 610.042 le nombre de sans-abris. La plupart d’entre eux (65 %) vivaient dans des logements d’urgence, le reste (35 %) étant voué aux quatre vents. Près d’un quart de ces sans domicile fixe (23 %, soit 138.149) sont des enfants âgés de moins de dix-huit ans et 10 % (soit 61.141) avaient entre 18 et 24 ans. Des chiffres bien inférieurs à ceux du United States Department of Education (département de l’éducation) qui englobe les familles sans-abri séjournant épisodiquement dans des motels, en famille ou chez des amis.

Quel que soit le chiffre exact de ces jeunes livrés à eux-mêmes, il est clair, pour les associations d’éducation et d’aide aux démunis, que les jeunes les plus touchés durant la crise sont loin de sortir la tête de l’eau. Le mode de vie à l’américaine constituait jusqu’ici une promesse d’abondance, celle d’une consommation de masse marquée par la profusion et le renouvellement permanent des marchandises… jusqu’à l’overdose. Le moins que l’on puisse dire est que le mythe est désormais sérieusement écorné.

Capitaine Martin

Résistance

Avec l’accaparement des terres, le monde perdra sa capacité à se nourrir

Afrique propriété privéeL’accaparement des terres (land grabbing selon le néologisme introduit en anglais) désigne l’acquisition controversée de grandes étendues agricoles auprès des pays en voie de développement par des entreprises transnationales et gouvernementales. Au cours des sept dernières années, celles-ci ont fait main basse sur quelque 86 millions d’hectares, ce qui représente pas moins du cinquième de la superficie de l’Italie. Éric Holt-Giménez, directeur de Food first, a délivré ces informations lors du salon international du goût, qui s’est tenu à Turin fin octobre.

L’organisation internationale Grain propose aujourd’hui un nouvel ensemble de données concernant 416 exemples récents d’accaparement des terres à grande échelle, qui sont exclusivement le fait d’investisseurs étrangers. Les terres dont s’emparent ces derniers sont destinées à la production de cultures alimentaires et couvrent une superficie de près de trente-cinq millions d’hectares dans soixante-six pays.

Grain a accompli un travail de fourmi en établissant la liste complète de tous les accords fonciers existants (l’organisation s’est néanmoins limitée aux accords lancés après 2008 qui n’ont pas été annulés et qui impliquent de vastes superficies). Cet ensemble d’accords fournit une illustration saisissante de la rapidité avec laquelle l’agrobusiness s’est installé dans les crises alimentaires depuis les crises alimentaire et financière de 2008, arrachant la production alimentaire des mains des paysans et des communautés locales.

Le travail mené par Grain souligne bel et bien que l’Afrique est la cible première de l’accaparement des terres. Mais on peut souligner la place occupée dans ce drame par l’Amérique latine, l’Asie et l’Europe de l’Est. L’accaparement des terres est indéniablement un phénomène planétaire.

Toutes les données rassemblées par Grain brossent un portrait très clair de l’identité des 298 principaux accapareurs. Si la majorité de ceux qui ont été recensés dans l’étude appartiennent au secteur de l’agroalimentaire, les sociétés financières et les fonds souverains sont responsables d’un tiers des accords. Et très souvent, les intérêts des sociétés se chevauchent. On voit ainsi que Cargill, l’une des plus grandes entreprises alimentaires d’agroalimentaire, a acquis des centaines de milliers d’hectares de terres agricoles par le biais de son fonds de couverture, Black River Asset Management. 

Les investisseurs basés en Europe et en Asie sont environ responsables des deux tiers des cas d’accaparement des terres. Il est intéressant de constater que la Grande-Bretagne, comme Singapour et Maurice, sert de paradis fiscal aux accapareurs et souvent, la véritable base active des sociétés est basée dans un autre pays. Dans le palmarès des accapareurs, il faut évidemment citer les États-Unis, tout en haut de la liste avec quarante et un cas d’accaparements, puis les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite qui représentent à eux deux, trente-neuf cas.

« Nous avons une loi qui défend la terre mais qui n’est pas appliquée », affirme Ana Paula Tauacale, vice-présidente de l’Union nationale des paysans du Mozambique. Cette battante a récemment lancé une pétition visant à stopper ProSavana. Ce programme d’investissement considérable basé au Mozambique implique également le Brésil et le Japon. Le projet a pour objectifs de développer des terres agricoles en monocultures industrielles destinées à l’exportation. Cette surface d’environ 14,5 millions d’hectares se situe dans le corridor de Nacala au nord du Mozambique et est actuellement utilisée par de petits exploitants agricoles. 

Cette campagne a été un succès au niveau national. Des efforts sont néanmoins encore en cours pour coordonner la lutte entre les organisations de société civile au Brésil eu au Japon. Les gouvernements de ces deux pays sont en effet impliqués dans le projet en procédant à des investissements et à des expertises techniques. Toutefois, le soutien à un niveau régional est encore requis étant donné que les accaparements de terre, un phénomène en croissance dans la communauté de développement d’Afrique australe, met en péril la sécurité alimentaire ainsi que le contrôle de l’eau et des semences.

La situation est alarmante. Des informations proviennent sans cesse d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine, révélant que les communautés locales sont dépossédées, comme jamais auparavant, de leurs seules sources de nourriture et de la sécurité de leurs moyens de subsistance. Il est courant aujourd’hui d’entendre dire que les petits producteurs produisent la majorité de l’alimentation mondiale. Mais combien d’entre nous se rendent compte qu’ils le font avec moins d’un quart de la surface agricole mondiale, et que cette part, déjà maigre, se réduit comme une peau de chagrin ? Si les petits producteurs continuent à perdre l’essence même de leur existence, le monde perdra tout simplement sa capacité à se nourrir.

Capitaine Martin

Résistance

Bahreïn, le Printemps arabe oublié…

bahrain-3-years-onIl y a trois ans, le monde était confronté aux défis de ce qu’on a appelé le « Printemps arabe ». Personne alors ne semblait vraiment prêter attention à ce qui se passait à Bahreïn. Pourtant, tout comme au Caire ou à Tunis, des milliers de personnes sont descendues dans les rues de Manama, capitale d’un royaume d’à peine 750 km2, pour réclamer plus de démocratie et de droits. Mais contrairement à ce qui s’est passé dans d’autres pays arabes submergés par les vagues de protestation, la situation de Bahreïn a été passée sous silence. Personne, à l’exception de rares organisations non gouvernementales étrangères, n’a eu le courage et la volonté de dénoncer ce qui s’y passait. Aujourd’hui, le soulèvement de Bahreïn a fini par être oublié non seulement du monde occidental mais aussi du monde arabe. Ce micro royaume, de jure monarchie constitutionnelle et de facto quasi colonie de son puissant voisin saoudien, est la preuve du deux poids deux mesures de l’impact médiatique des émeutes populaires à travers le monde.

Bien que l’islam chiite soit religion d’État à Bahreïn, c’est la famille sunnite Al Khalifa, régnante depuis 1783, qui dirige souverainement le pays depuis l’indépendance acquise en 1971. Ceci pourrait suffire à expliquer pourquoi l’actuel roi est resté sourd aux revendications populaires des habitants de son royaume. Mais les raisons du désintérêt du monde libre pour la cause des Bahreinis sont autrement plus complexes. Bien entendu, le facteur religieux occupe une place prépondérante, notamment parce que les manifestations de 2011 sont le fruit des actions de l’opposition chiite, discriminée à bien des égards par le gouvernement et la bureaucratie en place. La dynastie régnante a même demandé, et obtenu, l’aide de ses alliés militaires dans le Golfe, lesquels sont intervenus prestement. Les citoyens n’ont pas plié. Pour autant, le pays a dû faire face à une recrudescence de manifestations, et ce en dépit des élections du 22 novembre 2014 qui n’ont fait qu’illustrer le fossé qui sépare les sunnites, minoritaires mais qui conservent l’essentiel du pouvoir des chiites, majoritaires mais peu représentés politiquement. Selon Nabil Rajab, opposant politique plusieurs fois arrêté, le combat ne s’arrêtera que lorsqu’il arrivera à ses fins. « Le 14 février 2011 (début des manifestations, NDLR), nous avons pris un aller simple pour la démocratie », proclame-t-il, précisant que chaque semaine, au moins 300.000 personnes se rassemblent encore. Non, la révolution n’est pas morte, comme pourrait le laisser croire le peu d’écho qu’on en fait.

En effet, pendant que la communauté internationale et les médias voyaient d’un bon œil les soulèvements salafistes au Maghreb et en Syrie, c’est un silence glacial qui a accueilli la révolte des Bahreïnis et la répression du pouvoir en place. Plus de trois ans après le soulèvement à Bahreïn et au-delà des annonces officielles mettant en avant des réformes, les autorités continuent de réprimer toute forme d’opposition ou d’expression divergente. On estime que plus de quatre-vingts manifestants sont morts à ce jour et que le nombre d’arrestations a atteint les 3.000. Pour un petit pays de 1,24 millions d’habitants, c’est un nombre très élevé. 

Récemment, Nabil Rajab a été convoqué puis arrêté pour expliquer « des tweets offensants ». Dans un de ses derniers, il a affirmé que d’anciens membres des services de sécurité du Bahreïn étaient partis se battre en Syrie, dans les rangs de l’État islamique. Il est étonnant de voir que l’arrestation du dissident n’a pas été plus relayée par les médias occidentaux, y compris les grandes chaînes audiovisuelles, comme un signe de soutien à toute liberté d’expression, et que l’attention des journalistes se soit focalisée sur les frappes aériennes et sur les apprentis djihadistes en partance pour l’Irak ou la Syrie. Du côté du gouvernement et des institutions internationales, c’est une fois de plus le grand silence. Aucun communiqué ne semble avoir été publié. Pourquoi les gouvernements européens n’apportent-ils pas un soutien politique à Nabil Rajab, un militant qui a soulevé une question importante sur l’origine et la montée de l’État islamique ? Pourquoi n’y a-t-il pas d’appui direct pour soutenir ces voix dissidentes qui se font arrêter dans des pays qui prétendent lutter contre l’État islamique, mais qui en contrepartie arrêtent toute personne qui remet en cause la logique de ce gouvernement ?

À ces questions, Nabil Rajab répond sans langue de bois. Selon lui, « la raison pour laquelle ce n’est pas relayé dans les médias est qu’ils appartiennent à des familles dirigeantes de nos régions ou à des dirigeants occidentaux qui veulent garder de bonnes relations avec les dictateurs avec qui ils font des affaires dans le pétrole, les armes, etc. ». Et de se dire « très attristé de la manière dont les gouvernements les ont abandonnés, ignorent leur combat pour la démocratie alors que l’on parle de l’Ukraine, de l’Iran, de la Syrie ». « Pourquoi eux et pas nous ? », s’interroge Nabil Rajab, disant avoir « les mêmes revendications » et « des valeurs communes avec l’Europe, et en particulier avec la France humaniste ? » Au grand dam du dissident bahreïni, l’histoire officielle de notre pays est décidément bien trompeuse.

Capitaine Martin

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Shanty Hotel : le luxe de vivre comme un pauvre

Shanty HotelCapitale de la province sud-africaine de l’État libre, Bloemfontein était à l’origine un fort britannique et un bourg rural. C’est aujourd’hui la capitale judiciaire du pays. Ville emblématique de la culture afrikaner, Bloemfontein a connu une ségrégation extrême : développement d’un centre-ville et de banlieues résidentielles blanches de très faible densité et très bien équipées, interdiction d’installation pour les Sud-africains d’origine indienne et relégation des populations noires dans des townships selon leur origine ethnique (Sotho, Tswana et Xhosa).

Bloemfontein a bien évidemment ses bidonvilles. L’un d’entre eux est pourtant très particulier, bien qu’à première vue, rien ne pourrait le distinguer des autres : cabanes en tôle ondulée, toilettes extérieures, lampe à pétrole, pneus servant de chaises, amas de poubelles et sculptures de boîtes de conserve… Sauf que tout est factice.

En effet, chaque nuit dans cet hôtel de luxe vous coûtera 850 rands, soit l’équivalent d’une soixantaine d’euros. Le tarif ouvre droit au chauffage au sol ainsi qu’à une connexion Wi-Fi. Et nul risque d’y faire une mauvaise rencontre : le complexe se trouve à l’intérieur d’une réserve naturelle privée. Le convive peut aussi bénéficier, moyennant un modique supplément, d’un petit-déjeuner et bénéficier d’un spectacle musical aux couleurs locales.

Ce type de « tourisme », qui consiste à vivre et séjourner dans des régions pauvres, a paraît-il le vent en poupe. Pour l’entrepreneur Buks Westraad, propriétaire de ce complexe hôtelier comprenant également un centre de conférence et un spa, le touriste peut de cette manière devenir un Africain pauvre.

Le Shanty Hotel a vu le jour il y a déjà plusieurs mois. L’information a pour le moment été très peu relayée en Europe. Aux États-Unis, le célèbre animateur de télévision, humoriste et satiriste Stephen Colbert, a raillé ce concept pour le moins saugrenu dans son émission « The Colbert Report ». Pour lui, ce qu’a fait Buks Westraad peut soit laisser indifférent, soit être vu comme de la « pornographie de la pauvreté ». Sauf qu’il est plus facile de louer la pauvreté que de la supporter…

Capitaine Martin

Résistance

Burkina Faso : le changement dans la continuité

Y'a bon colonisationVingt-cinq ans après la chute du mur de Berlin, loin de l’opulence des pays riches, la diplomatie occidentale continue de frayer avec les dictateurs qu’elle paye grassement pour engager des guerres par procuration. En clair, pour lutter contre ses propres ennemis. Le dernier exemple en date est celui de l’ex-Président du Burkina Faso Blaise Compaoré, déposé à la faveur d’un soulèvement populaire.

Le curriculum vitae de l’ex-dictateur retrace l’une des périodes les plus sombres de l’Afrique contemporaine. Le Burkina Faso s’appelait la Haute-Volta et était encore une colonie française lorsque naquit dans une petite ville au nord de Ouagadougou Blaise Compaoré, en 1951. Fils d’un ancien tirailleur, il s’engage dans l’armée de son pays après être passé par des écoles militaires, au Cameroun, au Maroc puis à l’École d’infanterie située à l’époque à Montpellier. Le beau Blaise comme on l’appelait à cette époque en raison de son physique avantageux est affecté en 1981 à la tête du centre national d’entraînement commando où il succède à un certain Thomas Sankara. Celui-ci est son aîné de deux ans. Les deux hommes s’étaient liés d’amitié lors d’un stage d’instructeur parachutiste à Rabat, en 1978. Au sein de l’armée voltaïque, le duo fonde avec d’autres camarades de promotion le Regroupement des officiers communistes.

La Haute-Volta est alors en proie à des coups d’État militaires à répétition depuis son accession à l’indépendance, le 5 août 1960. Cette instabilité chronique profite aux courants progressistes, dont l’idéologie influence la génération montante des officiers subalternes à laquelle appartiennent Thomas Sankara et Blaise Compaoré, principaux acteurs de la Révolution de 1983.

Le premier nommé parvient finalement au pouvoir le 4 août 1983 et préside par la même occasion le Conseil national de la Révolution. Thomas Sankara fait rapidement changer le nom de la Haute-Volta, nom issu de la colonisation, en un nom issu de la tradition africain, le Burkina Faso, ce qui signifie le pays des hommes intègres. Il définit son programme comme anti-impérialiste, notamment dans son discours d’orientation politique. Ce dernier, comme son nom l’indique, est la référence théorique de la révolution. Blaise Compaoré est ministre dans ce gouvernement qui entend privilégier les éléments les plus fragiles de la société.

Le 15 octobre 1987, Thomas Sankara est assassiné dans un énième coup d’État. Accusé d’être le cerveau derrière la disparition tragique de son ami et prédécesseur, Blaise Compaoré nie toute implication. Vingt-sept ans après les faits, le mystère de cette disparition reste entier. Le gouvernement français de l’époque, un gouvernement de cohabitation avec Jacques Chirac Premier ministre et François Mitterrand président de la République, ainsi que plusieurs gouvernements africains proches de la France, sont soupçonnés d’avoir joué un rôle dans les événements qui ont précipité la fin de Thomas Sankara et de treize de ses compagnons.

Le comité des droits de l’homme des Nations Unies a condamné en 2006 le Burkina Faso pour « refus d’enquêter sur les circonstances de la mort de l’ancien chef d’État ». Blaise Compaoré n’en a pas moins continué son parcours en entretenant des relations très étroites avec Paris, ce qui lui permet de promouvoir les intérêts de l’ex-puissance coloniale en Afrique. Son clan a en parallèle soutenu activement les milices de Charles Taylor au Liberia et en Sierra Leone, participé à des trafics de diamants au profit du mouvement rebelle angolais de l’UNITA pour finalement jouer un rôle trouble vis-à-vis de certains groupes armés qui ont occupé le nord du Mali à partir de début 2012.

Compaoré est aussi devenu un courtier politique au profit des États-Unis. Ces derniers disposent depuis 2007 d’une base dans la capitale burkinabé. Cette base constitue un réseau d’espionnage dans la région avec des avions espions survolant la Mauritanie, le Mali et le Sahara. Par ailleurs, l’Oncle Sam a offert en début d’année des équipements militaires d’une valeur totale de 1,8 million de dollars comme « matériel de soutien pour les forces de maintien de la paix burkinabé » (sic). Ce n’est pas pour rien que le quotidien Le Monde titrait le 26 avril 2010 son article consacré à la présidentielle gagnée par le président burkinabé avec près de 81 % des voix : « Blaise Compaoré, ex-putschiste devenu artisan de la stabilité en Afrique ».

Alors que le président déchu a été exfiltré par les forces spéciales françaises en Côte d’Ivoire, le nouvel homme fort du pays semble être le lieutenant-colonel Isaac Zida. Adoubé par l’armée, il a affirmé lundi 3 novembre vouloir ouvrir la porte à un régime de transition dirigé par un civil. Paris et Washington ne semblent pas inquiets de la tournure des événements. Le nom du futur dirigeant importe finalement peu, du moment que l’armée, équipée et entraînée par l’Occident, soit en mesure de mettre fin à toute situation instable.

Nous assistons en quelque sorte à une valse des dictateurs, comme si finalement personne n’était descendu dans la rue pour les destituer. Rien ne serait pire pour les puissances occidentales qu’un régime islamique, nous dit-on. Ces basses manœuvres seraient donc organisées pour conjurer la fièvre islamiste. Soit. Mais est-il possible que personne ne se rende compte que cette politique, basée sur l’ingérence et le mépris des peuples, ne fait qu’alimenter la popularité des groupes djihadistes, perçus comme la seule alternative anti-impérialiste et révolutionnaire dans ces régions ?

Bruno Delahaye, ex-responsable de la cellule africaine de l’Élysée, affirmait dans un entretien publié par le Figaro le 12 janvier 1998 qu’il avait dû recevoir dans son bureau quatre cents assassins et deux mille trafiquants de drogue. « On ne peut pas ne pas se salir les mains avec l’Afrique », ajouta-t-il. Tout n’est pourtant qu’une question de volonté. Il semble néanmoins qu’on s’achemine vers un changement dans la continuité. Dommage que les Africains soient les derniers à en profiter. Le continent noir est sous pression. Les troubles qui ne manqueront pas d’éclater à terme auront au moins le mérite de clore cette partie de l’histoire que d’aucuns ont appelée à tort la décolonisation.

Capitaine Martin