Résistance

La privatisation du terrorisme est en marche…

La privatisation du terrorisme est en marche…Hervé Falciani est un opportuniste. Il peut endosser différents rôles et se complaire dans un langage abscons, mais il sait surtout nager en eaux troubles. L’informaticien franco-italien est connu pour être le personnage clé de l’incroyable affaire HSBC. Il est surtout à l’origine du vaste scandale d’évasion fiscale autour de la filiale helvétique de la banque HSBC. « Si l’on veut contrebalancer l’impunité, il faut aussi se donner les moyens de le faire », a déclaré ce lanceur d’alertes dont les fichiers prélevés chez son ancien employeur ont permis à un consortium de journalistes mené par Le Monde de dévoiler un immense scandale d’évasion fiscale.

Plus de  5,7 milliards d’euros auraient été dissimulées par la banque dans des paradis fiscaux pour ses seuls clients français. Le 28 janvier 2014, sous le titre « listes HSBC : la saga d’une enquête explosive sur l’évasion fiscale », Le Monde publiait une première série d’articles dévoilant les dessous de l’enquête judiciaire française. Mais il manquait l’aspect mondial…

Quelques jours plus tard, une personne se présentait à l’accueil du quotidien, boulevard Auguste Blanqui, à Paris. Cette source remit aux journalistes une clé USB contenant la totalité des fichiers établis à partir des « données Falciani », dans le plus grand secret, à compter de 2009, par les services fiscaux français, parfois en dépit des réticences du pouvoir politique.

Qui trouve-t-on sur ces listings ? Des hommes politiques, des vedettes du show-biz, des icônes du sport et des capitaines d’industrie, mais aussi des trafiquants d’armes et de stupéfiants et même des financiers d’organisations terroristes. Oussama Ben Laden, rappelle Le Monde, appelait « Golden chain » (la chaîne en or) la liste de ses vingt sponsors. Or, plusieurs d’entre eux étaient des Saoudiens clients de HSBC. Curieusement, cette liste sulfureuse saisie dans les locaux d’une mystérieuse fondation à Sarajevo en 2002 lors d’une opération spéciale des forces bosniaques n’avait pas suscité de réactions particulières de la banque HSBC à l’époque. Il s’agissait pourtant de la liste des principaux financeurs d’al-Qaïda. Parmi ceux-ci un prince saoudien qui a protégé le chef d’al-Qaïda, l’ancien trésorier d’une présumée organisation écran du groupe terroriste, un autre prince dont l’épouse a envoyé de l’argent à un des auteurs des attentats du 11-Septembre. Que savait la banque de cette nébuleuse ? HSBC a admis des « défaillances » au niveau de sa filiale suisse. « HSBC Private Bank a accueilli un certain nombre de clients qui n’étaient pas entièrement en règle avec leurs obligations fiscales », a précisé la banque. Un terrible euphémisme…

Mais HSBC n’est pas la seule banque à avoir les mains sales. En témoigne une plainte, qui remonte à août 2014, d’un groupe de vétérans étasuniens ayant combattu en Irak. Barclays, le Crédit suisse, Standard Chartered et la Banque royale d’Écosse sont en effet accusés de ne pas avoir bloqué le blanchiment d’argent qui a permis le financement de groupes combattants en Irak. Ces banques ont toutes accepté de payer une amende de quelque trois milliards de dollars pour avoir la paix.

Rien de nouveau donc, à moins que l’enquête menée par l’ICI, le consortium de journalistes d’investigation qui a travaillé avec Le Monde sur les fichiers de HSBC, ne mette en lumière des liens, jusque-là non prouvés, entre les comptes suspects et l’État islamique. Un rapport émanant du magazine économique Forbes considère ce dernier comme étant le groupe islamiste le plus richement doté. Son patrimoine, toujours selon le même rapport, avoisinerait les deux milliards de dollars.

Le réseau de financement de l’État islamique est très complexe et repose sur de nombreuses sources : du commerce du pétrole qui serait selon de nombreux analystes la principale ressource de l’organisation terroriste en passant par les rapts et les trafics de passeports. Le pillage de banques de Mossoul, ville irakienne conquise en juin 2014, aurait selon le Washington Post rapporté aux islamistes un peu moins d’un demi-milliard de dollars. De quoi voir venir…

L’économiste italienne Loretta Napoleoni, dans un entretien donné en août dernier à l’International Business Times, affirme que les moyens qui permettent habituellement de couper les financements directs aux organisations terroristes islamistes ne peuvent s’appliquer à l’État islamique qui « opère dans le cadre d’une économie fermée basée sur l’échange de papier-monnaie dans les territoires conquis ». Une privatisation du terrorisme en quelque sorte…

Capitaine Martin

Résistance

État islamique : le génocide dont l’Occident est complice

État islamique : le génocide dont l’Occident est compliceComment a-t-il été possible de déposer Saddam Hussein en quelques semaines et Mouammar Kadhafi en quelques mois alors que l’État islamique ne subit que des défaites épisodiques, voire quand il ne remporte pas de franches victoires ? En moins d’une semaine sont tombées Ramadi, une des capitales de province d’Irak, et Palmyre, cette oasis au nord-est de Damas qui abrite les ruines monumentales d’une grande ville qui fut l’un des plus importants foyers culturels du monde antique.

Combiner ces deux fronts et l’emporter à chaque fois aura été un véritable coup gagnant pour le calife autoproclamé Abou Bakr al-Baghdadi. Arrêté presque par erreur en 2004, ce dernier passera dix mois dans les geôles étasuniennes en Irak avant d’être relâché. Il est aujourd’hui au faîte de sa gloire. Et même si ses djihadistes ont connu récemment des pertes après avoir engagé une majeure partie de leurs forces, ils ont aussi dispersé des adversaires plutôt coriaces : des milices chiites et le Hezbollah, qui soutiennent Bagdad et Damas, ont été soumis à une si rude épreuve que le premier ministre irakien Haïder al-Abadi est allé solliciter la Russie en vue de se faire livrer des armes au plus tôt.

La situation urge en effet. Malgré les raids de la coalition dirigée par les États-Unis, l’État islamique a repris plus de la moitié du territoire syrien, soit près de 90.000 km2. L’Oncle Sam, après l’invasion de 2003, n’a en fait jamais contrôlé l’Irak. Il s’est contenté d’assurer la surveillance du territoire, sans jamais véritablement sortir des casernes ou de la fameuse Green Zone. Concrètement, les Occidentaux ont disparu du paysage de l’ancienne Mésopotamie, laissant prospérer le chaos qu’ils ont contribué à instaurer. Les djihadistes terrorisent aujourd’hui non seulement les populations mais administrent des villes entières comme Raqqa, extrayant même du pétrole tout en en faisant commerce. Falloujah est à ce titre devenue un symbole pour l’État islamique. C’est là en effet que tout a commencé pour ce dernier. Il y gère tous les aspects de la vie quotidienne. Les djihadistes ont mis en place une administration, une justice. Les rues sont nettoyées tous les jours… L’organisation dirigée par Abu Bakr el-Baghdadi a le sens de l’organisation. Elle fournit ainsi des denrées de première nécessité aux commerçants comme la farine ou le riz pour les vendre à des prix cassés. Elle aurait également mis en place un système pour payer les propriétaires de générateurs électriques, assurant de facto le courant dans les quartiers de la ville qui en étaient jusque-là privés. Ce modèle serait appliqué dans toutes les zones syriennes et irakiennes tombées sous le contrôle de l’EI, signe d’une volonté de rassurer et de gagner la sympathie des populations locales et des plus démunis. Les djihadistes peuvent en effet se permettre ces largesses… car ils sont riches. Selon les estimations des services de renseignement américains rendues publiques en septembre 2014, l’État islamique engrangerait jusqu’à trois millions de dollars quotidiennement, ce qui en fait l’une des organisations terroristes les plus riches de l’histoire.

Magnanimes d’un côté, les djihadistes sont impitoyables de l’autre. L’État islamique pourrait ainsi avoir commis des crimes contre l’humanité, crimes de guerre et de génocide en Irak, selon un rapport de l’ONU publié fin marsCe rapport dit avoir les preuves qui « suggèrent fortement » que l’EI a perpétré un génocide contre la communauté yézidie avec l’intention de la détruire en tant que groupe. Ce n’est pas tout : les disciplines du calife al-Baghdadi ont également infligé un traitement brutal à d’autres groupes ethniques, indique le rapport, notamment les chrétiens, les Kurdes et les Mandéens.

S’il existait vraiment un choc des civilisations entre l’Occident et le monde islamique, on pourrait dire que les Américains et les Occidentaux seraient tombés à pieds joints dans le piège tendu par l’État islamique et ses alliés sunnites (lesquels comprennent les monarchies du Golfe et la Turquie).

Loin de faire plier le djihadisme, les guerres menées par l’Occident depuis l’ère Bush l’ont au contraire renforcé en multipliant ses foyers. Le mode d’action militaire n’est pas remis en cause alors que ses fréquents dégâts collatéraux attisent la haine à l’égard de ceux qui bombardent. Ces guerres contre le terrorisme s’attaquent aux effets et non aux causes. Personne ne songe à fonder cette lutte sur les origines du djihadisme, ni sur les raisons qui le perpétuent, pas plus que ne sont vraiment remis en cause ces alliés qui instrumentalisent le djihadisme ou qui en font le lit. Les pressions sur l’Arabie saoudite, le Qatar ou la Turquie, lorsqu’il y en a, sont insuffisantes ou trop timorées. Les États-Unis et l’Europe ont quasiment laissé agir leurs alliés régionaux, comme en Syrie où le principal soutien concret à la rébellion a été celui de ces acteurs régionaux, concourant ainsi à la prédominance des groupes islamistes et djihadistes. Et les Occidentaux reprochent aux rebelles encore «  modérés  », très affaiblis, leur coordination sur le terrain avec le Front al-Nosra.

Loin d’avoir un regard objectif sur la situation, Washington continue de se méfier de l’Iran tout en vouant une confiance pour le moins totale dans la monarchie saoudienne. C’est entre les colonnes de Palmyre, qui n’avaient jamais connu de destruction importante en trois mille ans, que se déroule aujourd’hui une véritable tragédie : une sorte de génocide culturel, historique et humain dont l’Occident est beaucoup plus complice que victime.

Capitaine Martin